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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 13:42
Le pays où l'on marche sur la tête

Une contribution de Lapa


Le Professeur Paul Jovet était un grand savant naturaliste, botaniste plus spécifiquement passionné par le monde et l’étude des fougères.

Si son nom a été donné au très beau jardin botanique de Saint-Jean-de-Luz, c’est que durant de très nombreuses années, il a fait de longs séjours en Pays basque, un paradis pour lui en raison de l’exceptionnelle variété d’espèces de fougères qu’il pouvait y étudier. Ces séjours et ces études lui avaient permis de lier de sérieux liens d’amitié dans le village de Bidarrai (Bidarray), en particulier avec Monsieur Cabillon, maire de la commune de 1965 à 1977.

A l’époque, les fougères étaient appréciés et considérés par les paysans car elles servaient de litière aux animaux d’élevage et, ce faisant de fumier fournisseur d’humus. Leur acidité était compensée par le chaulage largement pratiqué.

Puis est arrivé le lisier dont l’acidité était rarement contrebalancée par un apport calcaire et qui, ne nécessitant aucune litière, n’apporte aucun humus et à plus d’un titre déséquilibre le sol. N’ayant plus besoin des fougères, on a commencé à les considérer comme des gêneuses dans les fermes devenues entre temps des «exploitations» (le terme n’est certes pas innocent) et à coup de subventions européennes, de grosses machines et d’engrais chimiques, on a créé par ci par là de nouvelles prairies (sans haies, bien entendu, vous ne voudriez pas quand-même—) en profitant au passage pour faire disparaître des petits bois et des châtaigneraies nourricières devenues insensiblement elles aussi des «gêneuses».

Mais le règne absolu du lisier n’a pas été éternel et un certain bon sens a fait retourner beaucoup d’agriculteurs au système de la litière. Seulement, entre temps, on avait perdu l’habitude de «faire la fougère» en octobre. Les jeunes auraient pris comme une régression le fait de recommencer. Alors, on s’est mis à acheter des camions entiers de paille, fort souvent en provenance de Navarre, gavée d’intrants chimiques et autres pesticides qui viennent rejoindre dans le sol et les cours d’eau ceux déjà utilisés sur place. Une petite digression au passage: la plupart de ces camions s’en retournent à vide après avoir livré leur paille. Et la paille en question est hélas utilisée bien souvent par ceux qui, avec juste raison ont lutté pendant dix ans contre le projet de 2×2 voies en Pays basque intérieur, mettant en avant, parmi d’autres arguments, celui des des transports à vide dans le cadre du commerce national ou international. Fin de la digression mais pas de la question du bilan carbone.

Dans le même temps et parallèlement le système productiviste traçait également son chemin au moyen de la fameuse «prime à l’herbe» de la PAC dont les effets pervers sont la destruction du milieu naturel ainsi que la concentration du maximum d’aides entre les mains des plus gros, donc le délitement du maillage paysan dans les campagnes.

Alors, que se passe-t-il? Et bien, disons que dans les «etxe», on est beaucoup moins nombreux que par le passé. Disons aussi qu’en quelques petites décennies, s’est perdu le sens de notre lien à la nature. Ajoutons que l’on s’en fout, que l’on met le feu partout, n’importe comment, avec ou sans l’aval des pouvoirs publics qui ne sévissent d’ailleurs que lorsqu’il leur tombe un oeil. Par peur de l’extrême précision des photos prises maintenant par satellite, on livre aux flammes Amalur, la terre-mère. Même dans les endroits où jamais aucun animal d’élevage ne pacage, on traque le moindre bosquet, le moindre arbre isolé, la moindre touffe d’ajonc, le moindre pied de ronce. On considère myrtilliers et bruyères comme des ennemis à transformer en cendres au plus vite. On compte sur le feu pour grignoter année après année les lisières des bois, on allume de petits feux au coeur des forêts, le tout en arguant d’une tradition que l’on a totalement dévoyée. Et ceux qui osent s’insurger, on les traite de bobos écolos, de feignants cachés derrière leur écran d’ordinateur, on les invite à venir passer le rotofil ou la faux. Ouaouh, l’«argument»! Pourtant, si les anciens auxquels on se réfère la main sur le coeur pouvaient revenir, ils se rangeraient du côté de ces «bobos écolos» tant moqués, effarés qu’ils seraient à la vue des méfaits perpétrés par leur propre descendance.

Mais revenons-en non pas à nos moutons, mais à nos fougères du Pays basque, qu’appréciaient par le passé les paysans et un grand naturaliste par ailleurs grand humaniste. On met annuellement de nos jours le feu à la montagne sur des milliers d’hectares afin de se débarrasser, entre autres, des fougères. Et qu’est-ce qui repousse en premier, bien avant les graminées malmenées par le feu et qu’elles étouffent? Et bien, euh— les fougères. Donc, si Paul Jovet était encore de ce monde, il serait content, me direz-vous. Et bien non, que nenni! Car en effet, la variété de fougère qui résiste le mieux à ces incendies répétés, c’est la fougère aigle. On dirait même qu’elle aime ça, voyez-vous. Et non contente de se développer sur des terrains privés d’arbres et de flore par l’inconscience et la folie humaines, elle pousse chaque année de plus en plus dru aux dépens de bien d’autres espèces de fougères qui se raréfient petit à petit. Au prétexte de se débarrasser de «la» fougère, par la violence des flammes et l’oubli des savoirs ancestraux ( trois-dents, roulage ou cassage par la mise en pacage tôt en saison dans les zones concernées, etc) ce petit pays par la taille ne serait-il pas en train de devenir le grand «leader» mondial de la monoculture de lafougère aigle? Effet diablement pervers d’une PAC folle qui a pollué les esprits avant même de polluer sols et cours d’eau.

Après, hein—, comment dire? Les bois clairs, et même la forêt pacagée ou non, ce ne sont pas des gros mots. Mais c’est une autre histoire—

«L’argent, ça ne se mange pas». Cette parole issue de la sagesse amérindienne est à se remémorer chaque fois qu’après de fortes pluies, les rivières, gaves et nives, charriant vers l’océan la terre nourricière des montagnes, des collines et des plaines, se teintent d’un marron de plus en plus foncé.

Pour faire connaissance du Professeur Paul Jovet ainsi que du jardin qui porte son nom, c’est ici: https://lesamisdujardinbotanique.jimdofree.com/histoire-du-jardin/paul-jovet/

 

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