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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 10:24
Museau de lièvre

Une contribution de Daniel Labeyrie.

 

Ce n'est pas parce que je suis un vieux pommier que je donne de vieilles pommes . Félix LECLERC

 

Cette année, novembre se pare d'une infinie douceur et les grandes pluies semblent bien loin de nous. L'hiver, peut-être est-il en train d'affûter ses dagues pour nous monter de quoi il est capable.

Les ballets de feuilles mortes virevoltent avec la légèreté de jeunes ballerines et le rouge-gorge , plutôt discret, ne lance guère ses trilles un brin mélancoliques.

La cueillette des pommes est terminée depuis une quinzaine de jours;

les cageots s'amoncèlent dans le cellier : bien sûr, il faut veiller à jeter les nombreuses pommes pourries dans le tas de compost où zonzonnent des hordes de frelons ventripotents.

 

Allant et venant dans le verger avec une scie d'une autre temps pour élaguer ici et là quelques fruitiers, je me suis retrouvé nez à nez avec mon vieux pommier « museau de lièvre », un délaissé, caché derrière un épicéa envahissant et un prunier farouche.

Je dois dire que j'avais envisagé de supprimer cet arbre malingre âgé de plus de trente ans et dont le houppier ne faisait pas montre d'une très bonne santé. La récolte de pommes de cette antiquité étant quasi inexistante, je ne faisais guère preuve à son égard d'une grande bienveillance.

 

Jetant un œil distrait sur cet arbre, j'ai aperçu une pomme unique accrochée à l'une des plus hautes branches : ce fut une telle surprise qu'il s'est opéré en moins un grand changement . Pourquoi vouer aux gémonies un pommier peu productif, pourquoi détruire un arbre innocent ?

La pomme en question n'étant pas à portée de main, je suis monté sur une échelle pour cueillir délicatement le petit joyau suspendu sur une « maîtresse branche ».

J'ai procédé immédiatement à un élagage des branches gênantes des arbres voisins pour que mon rescapé puisse couler des saisons heureuses et jouir d'un meilleur ensoleillement.

 

La voici sous mes yeux comme un trésor posé précautionneusement sur le marbre de la commode de ma chambre : elle est de taille dérisoire, difforme, son calibre est hors norme. Sa couleur dominante est le vert avec une partie légèrement colorée d'un rouge discret.

Il ne reste plus qu'à attendre la maturation de ma chère pomme « museau de lièvre »: je suis même prêt à vous en offrir un quartier.

Daniel LABEYRIE

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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 17:14
Lettre des oiseaux aux élèves de CM2

Une contribution de Daniel Labeyrie.

 

 

Certes, le jour de votre visite, le temps n'était guère clément, la grisaille et la pluie n'ont pas facilité votre marche le long des chemins blancs de notre réserve naturelle. Nous avons vu les groupes passer les uns après les autres encadrés par des adultes patients et par un guide qui nous connaît parfaitement.

 

Nous allons prendre la parole les uns après les autres pour vous apporter quelques informations que vous avez peut-être oubliées pendant les deux semaines de vacances.

 

Nous les canards colverts vivons en couples ou en groupe. Nous sommes souvent occupés à parader pour charmer nos compagnes au fil de l'eau.

Nous pensons que vous avez remarqué notre cou coloré aux reflets de couleur verte ou bleue. Nos épouses ont un plumage brun plutôt discret pour passer inaperçues auprès des prédateurs qui nous veulent du mal.

Notre vie est paradisiaque: pas l'ombre d'un chasseur à l'horizon et la tranquillité absolue même s'il faut faire attention au renard qui aimerait bien se faire les dents dans notre chair fraîche.

 

Je m'appelle le tadorne de Belon, je suis un noble canard bigarré, assez solitaire mais la présence des colverts ne me gêne pas, nous nous supportons. Nous aimons cancaner entre nous quand nous sommes tranquilles.

 

Moi le héron cendré, je suis majestueux, je peux rester des heures perché sur un piquet, un bout de bois, un îlot, un monticule de terre. Je me régale. J'adore le poisson, les insectes et les petits invertébrés.

Lorsque vous m'avez vu, il tombait une grosse averse, vous, vous étiez à l 'abri mais moi j'ai supporté ces milliers de gouttes d'eau, j'ai simplement baissé la tête puis à la fin de la colère des nuages, j'ai pris mon envol pour vous montrer que je suis un monarque et que je ne ressemble pas à ces hordes de canards bavards.

 

Ne m'oubliez pas, je suis l'aigrette garzette, toute blanche, on m'appelle le héron blanc, j'aime passer l'hiver dans le sud-ouest; je suis plus discrète que le héron cendré qui n'arrête pas de frimer.

 

 

Je m'appelle la foulque macroule, c'est vrai, j'ai un nom à coucher dehors mais que voulez-vous, ce sont les ornithologues qui ont choisi ce nom qui n'est vraiment pas très poétique. Mon plumage est tout noir mais vous avez probablement remarqué mon bec blanc et une plaque blanche au-dessus de mon bec.

 

Je suis le chevalier arlequin mais vous n'avez pas fait attention à moi car vous préfériez admirer ce héron orgueilleux qui fait toujours le fier. En plus, il pleuvait des cordes au moment où vous passiez donc impossible de contempler mes pattes fines d'échassier.

 

Nous les cormorans vous ne nous avez même remarqués car nous sommes passés plusieurs fois au-dessus de votre tête au moment où vous regardiez ces horribles ragondins au pelage couvert de boue. Nous les détestons, ces gros rats à la queue immense qui enquiquinent tout le monde.

 

Nous les six cigognes blanches, nous sommes désolées de notre absence, nous avons envoyé un SMS pour nous excuser : nous sommes en voyage migratoire mais vous avez vu nos nids artificiels.

Revenez nous voir au printemps où nous serons occupées à couver puis à élever nos cigogneaux.

 

Nous les oiseaux d'eau, tenons à vous remercier ainsi que vos maître et maîtresses pour cette amicale visite entre deux averses et nous espérons qu'à l'avenir vous serez toujours aimables et respectueux à l'égard de tous nos congénères ailés.

 

 

Les oiseaux de la réserve naturelle du Teich

 

 

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19 septembre 2015 6 19 /09 /septembre /2015 19:22
Guy Béart, en voyage dans les étoiles

A ma maman qui l'aimait tant.

A Luc Romann, qui, de là où il est, sait pourquoi.

 

Une contribution de Daniel Labeyrie

 

 

 

Monsieur Béart, votre eau vive coule t-elle aujourd'hui dans une lointaine galaxie sur quelque planète où le meilleur des choses serait le bonheur, peut-être dans une maison tranquille comme il en existe aux abords de Chandernagor, de Suez ou de Pondichery ?

 

Ici ça chambarde, ça génocide, un véritable chahut-bahut et notre espérance peut paraître un peu folle par ces temps étranges où les couleurs ressemblent à des flots de larmes.

 

Oui, Monsieur Béart la vie vient, la vie va et même la vie s'en va, on ne sait pas très bien où mais elle s'envole comme la vôtre dans une rue de Garches.

Adieu vos notes de guitare, adieu votre voix, adieu le troubadour que l'on avait presque oublié, que la télé Attila avait sabré sans ménagement mais, nous le savons bien bien, un poète ne meurt jamais.

 

Dieu merci vos couplets ne sont pas près de quitter nos mémoires, on les entend toujours dans les salles de classe, dans les cours d'école, dans un couloir de métro, sur un vieux phonographe où tourne un disque grésillant, dans la voix d'un peintre sur son échafaudage, dans l'atelier d'un artiste

d'une maison de Lomagne, dans la cuisine d'une guitariste répétant avec patience ses gammes.

 

Quand viendra l'hiver, quand tombera la première neige, déposons une paire de vieux souliers et c'est alors que s'éveillera en nous un de vos refrains, il se pourrait que mêlées aux flocons de neige quelques larmes coulent sur nos visages.

 

 

 

 

 

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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 17:26
Chats d'Iran

Une contribution de Daniel Labeyrie

 

Toi le chat d'Eram

Tu n'es ni un shah d'Iran

Pas même un chat persan

Miaulant dans un jardin persan

 

 

Chat chagrin de Kashan

Perché en haut d'un bâtiment

Malmené par le vent

Te voilà miaulant en persan

 

 

Chat errant d'Hamadan

Aussi dépouillé qu'Oryân

Le Bâbâ qui se rit du temps

Une étoile au firmament

 

 

Chat tigré d'Isfahan

Toujours ronronnant

Sous le pont Chahrestan

Pour la joie des enfants

 

 

Où sont les chats persans

Disparus comme le shah d'Iran ?

Ne restent que des chats d'Iran

Dans les jardins persans

 

 

 

 

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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 10:28
Léa Vicens, tortionnaire de taureaux et de chevaux.

Léa Vicens, tortionnaire de taureaux et de chevaux.

       Une contribution d'Isabelle Nail-Arrouy                 

 

Je m’étonne encore, mais le devrais-je, d’entendre des arguments frileux dans la bouche de personnes qui ne vont pas à la corrida, sans vraiment la désavouer. Le sens de l’éthique ne paraît pas les avoir effleurées. Sans doute un mécanisme interne a-t-il bloqué des facultés à s’émouvoir pour la bête, à réfléchir à ce que fait l’homme avec ses piques et ses tranchants au prétexte d’un amusement, mieux, d’un art et d’une tradition. 

Si souvent entendues chez les gentils habitants de ma ville taurine les phrases du style : « Moi, je n’aime pas la corrida, mais, bon, ceux qui n’aiment pas ne sont pas obligés d’y aller, chacun est libre… », ou bien : « Qu’on l’interdise aux enfants, oui, c’est normal, mais les adultes font ce qu’ils veulent… », ou : « C’est aux parents de décider d’emmener ou pas leurs enfants… » Et, plus fallacieux : « Ici, il vaut mieux éviter de parler de la corrida… »

Ils sont nombreux à ne pas s’interroger sur la réalité de ce qui est nommé spectacle à l’intérieur de monuments romains antiques ou de leur copie moderne. L’enceinte des plus anciennes arènes résonne encore de la souffrance des gladiateurs et de celle de tous les condamnés à une mort atroce, dévorés par les fauves ou écrasés par un taureau furieux sans possibilité de se défendre. Le sang versé imprègne ces lieux de distraction des temps barbares où la vie humaine et animale ne comptait pas, où la cruauté saisissait les hommes comme une maladie contagieuse. Il était dans les mœurs de tromper l’ennui en regardant combattre et mourir, d’applaudir le héros brave et la belle mort du vaincu. Sénèque s’en est ému jusqu’à exprimer son dégoût dans une lettre à Lucilius (cité dans mon livre Ni art ni culture) !

10295680_4947640826454_385710679849925591_nAujourd’hui, au XXIe siècle, nous assistons à la même hystérie collective, au désir de mort porté par la foule des spectateurs, à la satisfaction devant le sang bien versé et l’habit souillé du héros brandissant ses trophées. À côté des débordements hérités des croyances et modèles familiaux et des us et coutumes de certains groupes humains, le laxisme des autres évoque la soumission à l’autorité, l’interdiction de ressentir et d’exprimer des émotions, l’impossibilité d’être soi, l’imitation d’un modèle intrafamilial de non-respect de l’animal ou de l’indifférence à son égard, comportement appris dans l’enfance en l’absence de modèle contraire, comme je l’ai déjà expliqué. D’autre part, la maltraitance subie dans l’enfance donne (en l’absence d’un témoin secourable) des comportements barbares de vengeance envers l’animal ou envers les humains et souvent commence par l’un pour finir par l’autre. L’attitude qui consiste à ne pas prendre position contre les sévices infligés aux taureaux et le sacrifice de nombreux chevaux au nom d’une pseudo-tolérance relève de l’inconscience totale, du manque d’empathie, de l’incapacité à penser ou de la difficulté à s’affirmer, le tout résultant du vécu au sein de la famille enracinée dans son histoire.

La soumission à l’autorité d’un maire et de son équipe qui interdit par arrêté toute expression de l’indignation naturelle devant la barbarie prend racine dans l’éducation à type de pédagogie noire (terme de la psychanalyste, philosophe et sociologue Alice Miller) au nom de laquelle, pour le bien de l’enfant, l’expression de soi lui est interdite et la soumission exigée, explicitement ou de façon dissimulée. Cette attitude se retrouve chez certains élus, particulièrement chez ceux qui préconisent, en nos villes taurines, de ne pas parler de la corrida (par crainte de la réaction de la figure d’autorité et en fidélité inconsciente à un pouvoir bien plus ancien). Elle se retrouve également chez ceux qui ne s’expriment pas sur le sujet et votent les subventions (allant à l’encontre de leur personnalité profonde encore tapie dans l’ombre) pour ne pas déplaire, faisant semblant de croire, avec le chef, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Le parler franc, l’attitude claire et saine, éthique, la conscience morale de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas (Jung) imposent de s’indigner et de s’opposer à toute forme de traitement cruel envers l’animal, particulièrement dans nos régions du Sud, où la barbarie se donne en spectacle et se prétend un art et une tradition à transmettre aux enfants. Les écoles taurines bouclent la boucle de l’infamie en pratiquant la pédagogie noire, qui consiste à enseigner aux enfants (en les mettant en danger) comment torturer et mettre à mort de jeunes animaux. Décidément, non, nous ne pouvons pas nous taire et nous contenter d’admettre qu’on puisse aimer ou pas la corrida.
Isabelle Nail
Analyste jungienne et écrivaine
Auteure de Ni art ni culture

 

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18 juin 2015 4 18 /06 /juin /2015 11:37
Le peintre et la rose

Une contribution de Daniel Labeyrie.

 

 

Ce que tu donnes devient une rose

Proverbe persan

 

 

Perché sur son échelle, le peintre recouvrait l'auvent de la maison d'une bonne couche de peinture rouge basque. Quelques chansons s'échappaient de ses lèvres : des rengaines serinées par la radio depuis fort longtemps qui lui revenaient en mémoire

L'homme accomplissait sa besogne avec application, concentration, comme il le faisait depuis plusieurs dizaines d'années pour un salaire fort modeste.

 

Tout près de la terrasse, à quelques mètres seulement de l'artisan, les roses jaunes célébraient bellement le mois de mai, pétales ouverts au soleil et parfum d'une exquise délicatesse. On aurait dit que ces fleurs si fragiles voulaient une reconnaissance humaine vu que le jardinier du lieu souvent en partance avait tendance à ne pas venir les saluer.

 

A quelques centimètres de la toiture, montait le parfum en ondes invisibles pour aller taquiner les narines de l'homme qui en oubliait les odeurs pénétrantes et peu agréables de la peinture industrielle.

 

L'homme se retourna, quitta son ouvrage descendit précautionneusement de son échelle pour aller se pencher sur la plus belle des roses qui lui offrit le meilleur d'elle -même.

Sur le merisier voisin, la fauvette à tête noire entonna son chant sonore et la brise fraîche faisait danser le feuillage.

Il y eut comme un moment de grâce entre la fleur et l'homme, un échange intime et subtilqui ressemblait au bonheur.

 

Lorsque le chantier se termina, la rose fut prise d'un sentiment de mélancolie: elle était maintenant délaissée : son jardinier daignera t-il venir lui rendre visite avant qu'une saute de vent n'éparpille ses pétales fripés ?

 

Le peintre reviendra dans ce jardin sauvage pour prélever une bouture du rosier jaune sur laquelle il veillera religieusement pour qu'un jour de printemps il puisse se pencher au petit matin sur une rose de mai chère à son cœur.

 

 

 

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 10:00
"Vienne le temps des âmes incendiées"

Vienne le temps des âmes incendiées

Un texte de Pacôme Thiellement.

 

On dit parfois que la politique consiste dans la distinction entre l’ami et l’ennemi. On dit aussi que l’Autre est la figure de notre question ; qu’il est « notre » question parce qu’il est celui qui nous remet en question ou qui nous pousse à mettre en équation des principes qui, sinon, nous resteraient inaperçus. Mais cette question ne se pose jamais qu’imparfaitement ; cette question ne se pose qu’incomplètement. Dans le carnaval de l’être, l’autre et le même brouillent leurs identités à la première occasion. Ils échangent leur masque dès qu’on a le dos tourné. Au fond, même le plus ignoble des suprématistes racistes sait que l’Eskimo le plus éloigné de lui-même est capable de comprendre sa logique. Et même le plus parachevé des universalistes admet que son voisin de palier n’est pas fichu de saisir ses intentions. Au fond, il n’y a qu’un seul Autre qui soit vraiment Autre, et c’est celui ou celle dont l’existence nous fout en l’air. C’est celui ou celle dont la réalité nous bousille. Il n’y a qu’un seul Autre, c’est celui ou celle qui nous submerge, nous blesse, nous anéantit, nous réduit en miettes. Face à elle ou lui, nous nous retrouvons à parler comme Job dans son fumier :

Mais si je vais à l’orient, il n’y est pas ;
Si je vais à l’occident, je ne le trouve pas ;
Est-il occupé au nord, je ne puis le voir ;
Se cache-t-il au midi, je ne puis le découvrir.
Ce que son âme désire, il l’exécute.
Il accomplira donc ses desseins à mon égard,
Et il en concevra bien d’autres encore.
Voilà pourquoi sa présence m’épouvante ;
Quand j’y pense, j’ai peur de lui.

Cet autre, c’est celui qui a la clé de notre mort et qui se tient devant le seuil qui nous sépare de notre vie. Cet autre, c’est tout ce qui nous sépare ; c’est tout ce qui fait de nous un laissé pour compte, un abandonné, un exilé. C’est notre amour, notre assassin, notre double, notre ogre. Cet autre, c’est celui ou celle dont la force nous déconcerte, dont la faiblesse nous épouvante. C’est celui ou celle dont l’étrangeté nous remplit de haine et de désir. Cet autre, même si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, et surtout si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, c’est la divinité. C’est le visage de la divinité tourné un instant vers nous, portant le masque de notre persécuteur.

Parce qu’il n’y a qu’une seule rencontre véritable de l’autre, c’est de tomber amoureux, et c’est pourtant la chose qui nous sépare le plus. Parce qu’on a goûté à deux la fusion unitive de l’érotique sacré, parce qu’on a vécu un instant la nostalgie de l’âge d’or, tout chez l’autre nous rend possiblement fou : ses absences, ses présences, ses silences, ses signes. Alors on revit, à la vitesse de l’éclair, la chute dans le Temps. On a retrouvé un bref moment l’Eden prénatal et on est violemment retombé dans l’Age de Fer. Viens, étoile absinthe. On a retrouvé les jours qui passent et leur horreur. Déjà la chute de la fusion érotique aux affaires du jour avait entraîné la colère, la haine, les jalousies maladives, les disputes incessantes. Si la passion amoureuse ne se soldait pas dans le double détournement, on chuterait encore et on deviendrait un couple ou quelque chose de ce genre. De guerrier on deviendrait commerçant. On commencerait à s’organiser ensemble, à faire nos comptes et à régler nos factures. Avant la dernière étape, la plus laide : celle des vieux partenaires domestiques d’où tout feu est éteint mais que rien ne peut séparer. Il ne leur manque que le boulet aux pieds pour ressembler aux pénitents auxquels leur résignation nous fait toujours penser.

Lorsque notre grand amour nous quitte, c’est le plus beau cadeau qu’il puisse nous faire. Inconsciemment, il n’a pas supporté l’idée de voir le sacré se transformer en profane. Il a préféré la mort à la quotidienneté, la violence à l’ennui. La séparation est alors une blessure si béante que nous avons l’impression d’être troué ; l’impression d’avoir, à la place du cœur, une plaie : cette plaie seule apte à laisser filtrer la lumière. Ce n’est pas lui ou elle qui nous a quitté, c’est la divinité qui s’est retirée d’eux. Ce n’est pas l’amour de notre vie qui est devenu un étranger, c’est l’ange de lumière qui a quitté son corps et a regagné l’un des cieux de son âme.

L’amour n’est pas chose humaine. L’amour est la stratégie des dieux pour nous rappeler que la réalité n’est pas profane et que la vie n’est pas quotidienne. On devrait s’en moquer – que l’amour entre nous et l’autre s’arrête un jour. Ce qui devrait compter, c’est la pureté du sentiment amoureux initial, qu’il faut ensuite réussir à transférer dans nos actions de tous les jours. C’est la pureté de l’instant initial de l’amour qu’il ne faut cesser de fondre dans la matière du Temps – et chaque affaire que nous traitons doit être éclairée par la même ferveur que celle de la fusion érotique. C’est peut-être ça la sainteté : cet état où chaque geste que nous produisons est une lettre d’amour, où chaque rencontre est un transport, et chaque sourire une adresse à la divinité dont on voit la flamme brûler dans l’âme de l’autre. Comme disent les oracles chaldéens : « Espérance au contenu de feu sera ta nourriture. » Vienne le temps des âmes incendiées.

 

L'auteur :  Né en 1975, il a écrit des essais traitant de pop culture et de gnose - par exemple Pop Yoga (éd. Sonatine, 2014).

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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 10:00
Aux arènes de Bayonne. Photo EITB.

Aux arènes de Bayonne. Photo EITB.

D'après un texte de H. Coeuillet

 

 

"Le regard de l’autre, c’est le regard de l’animal dans la souffrance imposée par l’homme. En 1976, notre code rural en son article L-214, reconnait certains animaux doués de sensibilité moyennant quoi il ne faut pas attenter à leur intégrité par des traitements qui ne seraient pas justifiés par la sauvegarde de notre existence. ? Simple discours philosophique d’une vérité qui dépasse le bon sens ?

 

 Allez voir les réactions quasi violentes des laboratoires pharmaceutiques et de la FNSEA soutenue par le ministère de l’agriculture pour ce qui concerne l’expérimentation  médicale et les conditions d’élevage en batterie et d’abattage pour comprendre.

 Au moyen-Age, les animaux avaient un statut égal à celui des humains, il suffit de lire les minutes des tribunaux pour constater qu’ils étaient traduits à notre égal devant nos tribunaux en cas de délit. Juste retour des choses.

 

Le regard de l’autre, c’est le regard de l’assassin en puissance qui s’exerce sur l’animal parce qu’on lui a religieusement dit qu’il pouvait trouver sa dignité dans l’extase intérieure le privant de toute conscience raisonnée. 

A choisir, je préfère encore le cirque romain à la corrida. La corrida est une supercherie théâtralisée que la chevalerie mépriserait. Il n’y a aucune noblesse dans un combat où l’un des adversaires est privé, bien avant, de ses capacités physiques naturelles, avant et pendant, de ses capacités mentales par une préparation fondée sur la torture.

 C’est la pleine et libre conscience réciproque qui fait la noblesse du combat. Alors, encore une fois, le regard, jaloux et jouisseur, du touriste. Celui de l’observation irresponsable. Disparition du sujet au profit de l’objet. Dans la corrida, l’habit de lumière ne fait que cacher des petites mains serviles sans dignité... Dans l’antiquité, le taureau était le symbole de la beauté, il est devenu l’alibi de la monstruosité."

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 09:00
Photo:  http://forum.tontonvelo.com/viewtopic.php?f=2&t=6439

Photo: http://forum.tontonvelo.com/viewtopic.php?f=2&t=6439

Une contribution de Joseph Goyheneix

Traduit de l'Euskara (la langue basque) par P.Errekarte

 

On ne peut se fier à ce printemps-ci…..

Qui aurait dit après le bel après-midi d’avant-hier que se préparait le déluge d’hier soir ? En effet, hier soir vers 23 heures, j’étais en train de m’interroger sur ce que j’avais à écrire quand se sont fait entendre les grondements que vous avez certainement perçus vous-mêmes. Quel emportement, ce n’était pas un temps à rester dehors ! A 23h30, le téléphone sonne. C’était la fiancée de mon frère. A soixante kilomètres d’ici, angoissée et inquiète. Mon frère devait la rejoindre mais ayant pris du retard dans ses besognes et aussi en raison de temps peu clément, il était parti à 22 h 30. Et ce qui est bien compréhensible, pauvre fille, elle ne s’expliquait pas son retard.

-«  Comment, il est parti ! avec un temps pareil ! Oi ama, je pensais qu’il était resté chez lui !’

-«  Et bien oui, tardivement certes, mais il parti. Il n’est pas prêt à t’abandonner ainsi ».

-« Mon Dieu, je dois rester là à l’attendre rongée par l’inquiétude. Par ce temps épouvantable, il peut lui arriver n’importe quoi ! »

-« Ne t’inquiète pas, il ne doit pas être loin. Diable, il n’est pas à plaindre et il a une bonne voiture, il en a vu d’autres ! Une heure de route, assis dans son véhicule avec le chauffage et dès qu’il arrive, il n’a pas le temps d’attraper froid ! »

A vrai dire, je n’étais pas très apitoyé par la situation de mon frère. C’est alors que pour la consoler et lui écourter l’attente , je me mis à lui raconter une des histoires de l’oncle Ellande…..

La fiancée de l’oncle Ellande était d’Ezterenzubi et il est bien évident qu’il faisait le voyage de Lekumberri à Esterenzubi le plus souvent possible. Mais pas en voiture ! Le plus souvent en passant par la montagne à pied. Quelquefois à cheval ou à dos de mulet par le chemin le plus court ! L’autre voie, celle du détour, l’ « autoroute » des grandes occasions passait par Donibane Garazi. Mais il empruntait rarement cette route, seulement lorsqu’il pouvait disposer d’un vélo.

Il avait promis à Aña Mari qu’il ferait un tour en soirée la veille de leur mariage. Pourtant la journée serait chargée en détails à régler, mais c’était la dernière fois---

« Ce n’est pas la peine, mon bien aimé, demain tu seras fatigué et ton vélo est hors d’usage.

« Fatigué, moi, ehee ! Je demanderai le vélo à Frantxua ( voisin et ami). Pour cette dernière fois, il me le prêtera. Je viendrai, oui ! »

« Oui donc »---

Ayant prestement donné les soins nécessaires aux animaux de la ferme, il partit en fin de journée sur la bicyclette de Frantxua pour retrouver sa fiancée.

Pourtant le temps ne s’annonçait pas des meilleurs, plus mauvais que la veille en vérité. Depuis le pas de la porte, sa mère le regarda s’en aller, sans lui faire la moindre recommandation. Elle avait un fils costaud et la journée du lendemain conduirait à elle une charmante bru.

Allez-donc! Le mauvais temps ne plaisante guère : orage, pluie et vent. «  Boh ! Jusqu’à Donibane, c’est en descente et j’espère bien que ce déluge finira par se calmer. Nous ne sommes pas en décembre, quand-même ! » Dès son arrivée à Alzieta, il était trempé jusqu aux os. Qu’importe, enfonçant le béret jusqu’aux oreilles, il continuait à toute allure. Tout à coup, l’orage se mit à gronder. Ellande lui répondit par un irrintzina, avec en tête « Demain soir, je suis avec Aña Mari. » Arrivé sur la place d’Esterenzubi, le voilà obligé de descendre de vélo tant le vent contrariait son avancée. La bicyclette de Frantxoa avait beau être en excellent état, voici que son éclairage s’éteignit juste alors qu’il arrivait à Eiheralarre. « Bon, encore trois quarts d’heure à pied et je suis arrivé. Le temps va bien finir par s’adoucir ». Il n’empêche qu’il avait déjà passé plus du double du temps qu’il met d’habitude pour effectuer ce trajet. Enfin, bon, il était presque arrivé. Un peu plus tôt, il avait aperçu, là-bas sur l’autre versant, une toute petite lueur, sans doute la fenêtre de la cuisine en bas de la maison. Mais maintenant, au milieu des arbres, il ne la voyait plus et il lui fallait traverser la rivière. Là, attention, il lui fallait passer un pont minuscule dont la rambarde s’était effondrée. Conscient qu’une extrême attention et une vigilance à toute épreuve étaient de mise, il bloquait la bicyclette et tâtonnait tant qu’il pouvait afin d’explorer le pont. Mais tout à coup, sous l’effet d’une forte bourrasque, voilà la bicyclette à l’eau. Je ne rapporterai pas ici les mots de l’oncle Ellande, des jurons en Espagnol comme on peut se l’imaginer. Et déchiré, piqué par les buissons et les ronces, tombant et se relevant à plusieurs reprises, il réussit à atteindre la rivière et à agripper péniblement la bicyclette de Frantxua, hélas bien forcé de constater qu’il manquait une pédale à cette dernière. Non, il ne se remit pas à jurer en Espagnol, il s’abstint de pleurer, il est si fort, Oncle Ellande ! Multipliant les manœuvres , il dégage le vélo, le charge sur ses épaules, ajuste le béret et reprend son chemin. « Demain, je me marie »---

Ensuite, Oncle Ellande a omis de raconter quelques passages de cette histoire, en particulier celui de son arrivée chez Aña Mari où il se devait de soigner son langage, son Euskara devant être d’une pureté sans égale.

« Mon amour, maintenant, il va te falloir rentrer à travers les montagnes, le point du jour n’est pas loin et tu ne peux rester plus longtemps auprès de moi. Tu peux laisser ta bicyclette ici ».

« Comment, la bicyclette de Frantxua ? Non ? non et non ! Je prendrai le temps qu’il faudra et, comme si de rien n’était, je la lui rendrai. Tant pis, oublie tous ces tracas et laisse moi faire ! Nous avons la chance d’être ensemble maintenant, et puis demain »---

Trois heures s’étaient déroulées depuis cet échange. Ayant calculé le temps qu’il lui fallait pour arriver à Lekunberri avant l’aube, il s’en était allé par la montée, bicyclette sur le dos. Le temps s’était amélioré et Ellande avait oublié la fatigue de la veille et même toutes les fatigues antérieures. Arrivé au sommet de la montagne qui surplombe Lekunberri, il fut tout étonné de se rendre compte que ce n’était plus le vent qu’il entendait, mais sa voix car il chantait. Pourtant, il n’avait pas pour habitude de chanter. Et en descendant de Buruntza, il lui semblait qu’il était un grand chanteur. Effectivement, il en était un !

Lorsqu’il parvint enfin chez lui à l’aube, sa pauvre mère, déjà levée, l’avait vu arriver de loin chargé de la bicyclette. Elle l’avait accueilli un sourire bienveillant aux lèvres et une tasse à la main. « Tu es là, mon brave ! Prends ceci, tu en as bien besoin ». La tasse était à demi-pleine d’eau de vie.

Ce matin, aux alentours de huit heures, mon frère est rentré à la maison au volant de sa voiture. Il avait la mine de quelqu’un de bien reposé. Parfaitement rasé, peigné avec soin, il pouvait se mettre au travail. Il m’a expliqué que sa fiancée ne l’avait pas laissé repartir par ce mauvais temps. Certes !

Moi, je vois quelque chose de bien différent entre l’aventure de mon frère et celle de mon oncle. Oncle Ellande devait se donner bien de la peine pour se rendre chez sa fiancée et il n’avait guère la chance de pouvoir se reposer chez elle avant de prendre le chemin du retour. Mon frère, lui, n’a pas à faire de grands efforts pour se rendre chez sa fiancée, même si la distance qu’il a à parcourir est bien plus grande que celle qui séparait Oncle Ellande de la sienne. Et avant de rentrer chez lui, mon frère peut se reposer chez elle, ou avec elle.

Dès son entrée dans la maison, il a pris son café au lait. Je ne lui ai pas offert de liqueur.

 

 

 

 

Ce texte est paru en langue basque pour la première fois dans le numéro 6 de la revue Maiatz (deuxième trimestre 1984).

 

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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 16:34
Un milan royal recouvre la liberté.

Une contribution de Madame Steunou.

 

Je m'appelle "Miru gorri". Je suis un milan royal"milvus". Ce nom a été donné à mes ancêtres parce qu'ils étaient réservés à l'équipage royal au cours des parties de chasse. Je suis un oiseau très utile car je me nourris de cadavres de petits animaux, de poissons malades ou morts, de rongeurs, de reptiles, de batraciens et d'insectes.

Mon aire se situe au-dessus des collines qui dominent Uhart-Cize. Malheureusement, un beau soir d'Octobre, alors que je tournoyais dans le ciel, j'ai reçu des grenailles de plomb qui m'ont causé une profonde blessure. Je me suis réfugié au bord de la rivière, attendant une fin prochaine. Par bonheur, j'ai été recueilli par un homme très gentil qui m'a placé avec précaution dans une caisse. Il m'a transporté au Centre de soins Hegalaldia à Ustaritz où j'ai été soigné pour une fracture au tarse gauche. Je suis resté en volière pendant deux mois jusqu'à ce que je retrouve des forces.

Enfin, par une journée ensoleillée de fin décembre, réchauffée par un petit vent du sud, une quarantaine de personnes se sont réunies dans le jardin de mon bienfaiteur. C'est son petit-fils qui m'a tenu dans ses mains gantées pour que je prenne mon envol, guidée par les conseils de Laurence, soigneuse à Hegalaldia. Des applaudissements chaleureux et des cris de joie m'ont accompagné lorsque j'ai pris mon envol et retrouvé ma liberté.

Un grand merci à tous ceux qui ont pris soin de moi, à cet homme qui m'a ramassé gisant au bord de l'eau. Désormais, quand vous regarderez le ciel au-dessus d' Uhart-Cize, cherchez "Miru gorri", le milan royal.

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