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7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 12:21
Dessin de Marc Large

Dessin de Marc Large

NOT AFRAID, MAIS QUAND MÊME...

Une contribution de Gérard Roy

 

 

<> Not afraid, qu'ils disent, même pas peur ! Ben non, on ne va pas se mettre à avoir tous la trouille, à ne plus oser mettre un pied dehors - surtout si on habite un bled paumé où les montbéliardes sont bien plus nombreuses que les habitants -, à jeter un œil suspicieux sur les gens qu'on croise ou qui nous suivent... On ne va pas « leur » faire ce plaisir, à ces salauds : manquerait plus que, sur leurs sites à la mords-moi-la-Kalachnikov, des vidéos nous montrent rasant les murs et baissant la tête ; pour le coup, ils auraient vraiment gagné ! N'empêche qu'on ne peut pas s'empêcher d' « y » penser, et si on n'a pas vraiment la pétoche, qui peut prétendre aujourd'hui - d'autant plus qu'on sait que ça va recommencer, demain, dans un mois, dans un an, ou plus, mais un jour, forcément - ne ressentir absolument aucune appréhension, si ce n'est pour soi-même, du moins pour ses amis, ses enfants, qui vivent dans les villes, qui vont au resto ou au ciné, ces lieux de débauche où l'on est « enchaîné à ses plus vils instincts » (1) et que les fous d'Allah veulent purifier ? Mine de rien, voilà qui risque de nous rendre un peu (plus) cinglés, hein, docteur ?...

 

<> Depuis quelques années, il était de bon ton, dans la presse bien-pensante (2), de casser du bobo à tire-larigot. Et que je me paie la tête de ces « bourgeois-bohèmes », qui ont le cœur à gauche et le porte-monnaie à droite, qui bouffent bio, votent écolo, font du vélo, écoutent Delerm et font grimper les prix des logements à Montreuil ou à la Croix-Rousse, les salauds ! Et que je fais d'eux, à grands renforts de pseudo-dossiers et de couvertures-choc, le sujet qui fait vendre, à l'instar des francs-maçons ou du prix de l'immobilier. Et que je les désigne à la vindicte populaire : tout juste s'ils ne sont pas responsables de tout ce qui cloche dans notre beau pays... Et voilà que ces tarés de Daesh font des cartons sur – justement – des bobos, dans un quartier bobo d'une capitale en voie de boboïsation accélérée. Du coup, la hargne anti-bobos va peut-être se calmer, au moins pour quelque temps. C'est pas moi que ça gênera : je préférerai toujours un bobo votant à gauche à un prolo votant FN (comme, paraît-il, 45 % des ouvriers).

 

<> Depuis le 13 novembre, je lis à peu près tout ce qui me tombe sous la main (et sur l'écran), et Allah sait s'il y en a eu, des pages écrites à propos des attentats ! Du bon et du lamentable, de l'émouvant et du répugnant, du subtil et du benêt... Merci au dessinateur Joann Sfar (qui collabora un temps à Charlie Hebdo) et à sa réponse au hashtag #PrayForParis lancé dès le 14 à partir des États-Unis. Sur Instagram, le créateur du Chat du rabbin écrit : « Amis du monde entier, merci pour #PrayForParis, mais nous n'avons pas besoin d'encore plus de religion. Notre foi va à la musique ! Aux baisers ! À la vie ! Au champagne et à la joie !#Parisestlavie. »

 

<> Dans le même registre, François Morel, sur France Inter, le 27 novembre : « Imams et curés, s'il vous plaît, partez en vacances ensemble, le plus loin possible de la Terre, vers les paradis où vous espérez trouver la félicité, et ne revenez jamais. » François Morel, l'indispensable du vendredi matin (3).

 

<> « Nous nous sommes cachés derrière des discours lénifiants et sympathiques (« l'islam est une religion de paix », « l'islam est l'ennemi de la violence ») incontestablement vrais, mais qui oublient que l'islam, c'est aussi ce qu'en font les musulmans. Et, notamment, les musulmans qui font le plus de bruit. […] Il faut sortir de la posture victimaire : « victimes de la colonisation », « victimes des inégalités sociales », « victimes des terroristes »... Nous ne sommes pas victimes. Nous ne sommes pas faibles. Nous sommes responsables. » (Hakim El Karoui, tribune parue dans Le Monde du 20 novembre.) Tout commentaire serait superflu, non ?...

 

<> Migrants, réfugiés, islamisme, terrorisme, etc. Euh... quelqu'un saurait-il où est passée l'Europe ?...

 

<> « Une attaque bénie dont Allah a facilité les causes », « [Paris] capitale des abominations et de la perversion », « les deux pays croisés, la France et l'Allemagne », « l'imbécile de France François Hollande », « des centaines d'idolâtres dans une fête de perversité »... Ici Raqqa : les demeurés parlent aux demeurés.

 

<> Thomas Legrand, a jugé, dans sa chronique du 27 novembre sur France Inter, que le drapeau tricolore arboré un peu partout depuis le terrible vendredi (il paraît que fabricants et commerçants sont en rupture de stock) était celui de Delacroix (La Liberté guidant le peuple) plutôt que celui de Déroulède, l'idole des franchouillards les plus obtus. Je le crois bien volontiers. Il n'empêche que, pour rien au monde, je ne hisserai le drapeau bleu-blanc-rouge (ni aucun autre, d'ailleurs), ni a fortiori ne chanterai La Marseillaise. Et cela pour deux raisons, que je me garderai bien de hiérarchiser. D'une part parce que, quelles que soient les circonstances, même les plus dramatiques, ce n'est pas « français » que je me sens, mais au minimum européen, et même plutôt « citoyen du monde », à la manière de Garry Davis (4). Et d'autre part parce que, en dépit de tout, ces deux symboles sont aujourd'hui bien trop connotés (la droite, l'extrême droite, le nationalisme, la franchouillardise...), et que je ne crois pas qu'on puisse avant longtemps les « récupérer », les arracher au FN et aux autres canailles identitaires et/ou intégristes qui en ont si bien réussi la captation.

 

<> « Ils sont morts au nom d'une cause folle et d'un dieu trahi », a déclaré François Hollande lors de la cérémonie aux Invalides. Ferais-je un malheureux contresens sur cette phrase (c'est en tout cas ce qu'on me dit) ? Suis-je le seul à comprendre que s'il y a eu trahison d'un dieu, c'est bien qu'il y a un dieu ? Ce qui, dans la bouche du président d'une République laïque, me paraît... comment dire ?... déplacé...

 

<> Les kamikazes islamistes croient si fort qu'ils vont baiser à couilles rabattues au Paradis qu'ils protègent, paraît-il, leurs génitoires en enfilant maintes épaisseurs de slips successifs avant de se faire sauter (sans jeu de mots). Pas sûr que ce soit très efficace et qu'on ne ramasse pas après coup des bouts de glands (ah ! là, il y en a un, de jeu de mots...). Au fait, les femmes kamikazes, est-ce qu'elles se protègent la foufoune ? Le Coran est muet à ce sujet, c'est con.

 

<> À Paris comme à Saint-Denis, des témoins qui ont filmé les attentats ou les opérations de police (y compris un des bistrotiers agressés) ont monnayé leurs vidéos amateurs. La crapulerie humaine est sans limites.

 

<> L'épouse de Tignous et la fille d'Honoré - deux des dessinateurs de Charlie assassinés par les frères Kouachi – sont personae non gratae au marché de Noël de Sancerre. Raison de plus pour haïr les marchés de Noël (mais quand même pas le sancerre, qui n'y est pour rien).

 

<> À lire, deux ouvrages tout récents. De Paul Veyne, Palmyre, l'irremplaçable trésor (Albin Michel), dédié au directeur général des antiquités du site syrien, décapité en août par Daech pour « s'être intéressé aux idoles ». Et de Boualem Sansal, 2084, la fin du monde (NRF Gallimard), une sorte de 1984 transposé dans une société totalement mondialisée et dans laquelle on reconnaît sans peine, mais à la puissance 10, un certain « califat ». Un peu confus lorsqu'il narre les aventures de son héros Ati, Sansal excelle en revanche à décrire les rouages kafkaiens d'une dictature religieuse aussi sanguinaire qu'hypocrite, aussi parano que bigote (oui, je sais, voilà une accumulation de pléonasmes).

 

<> Et puis revu, à la télé, Le Destin, de Youssef Chahine. Intégrisme, fanatisme, manipulation des masses ; haine de l'intelligence, des livres, de la culture, de la vie, quoi ; lâcheté ou double jeu, complicité plus ou moins consciente du pouvoir... Tout est d'une étonnante actualité dans ce film (visionnaire ?) de 1997.

 

<> Le Hamas palestinien dénonce dans les tueries parisiennes des « actes d'agression et de barbarie ». Paroles d'experts... Il paraît que même Al Qaida a fait part de sa réprobation ! On croit rêver...

 

<> À propos de barbarie... En Afghanistan, une jeune femme lapidée à mort début novembre pour avoir voulu fuir avec son amant. Chez nos amis saoudiens, un poète palestinien (arrêté en 2013 par le Comité pour la Promotion de la vertu et la Prévention du vice, ce qui n'est tout de même pas de la petite merde) menacé de décapitation pour « apostasie ». Chez ces autres grands défenseurs de la vertu et contempteurs du vice que sont les mollahs iraniens, un cinéaste condamné à six ans de prison et 223 (si, si !) coups de fouet pour « insulte envers le sacré ». Au Maroc, l'actrice Loubna Abidar, violemment agressée pour avoir tourné dans le film Much Loved (interdit avant que quiconque ait pu le voir), accusée par la police. Au Bangladesh, pays théoriquement laïc, les islamistes radicaux (pléonasme ?) menacent, agressent, assassinent ceux qui défendent le sécularisme et ceux qui – comme la jeune blogueuse Shammi Hoque – critiquent la religion... Ça suffit comme ça ou vous en voulez encore ?...

  •  

<> Eva Joly : « Nous sommes d'un laxisme coupable avec les pétromonarchies wahhabites. » Un « laxisme coupable » ! Eva Joly manie l'euphémisme avec talent : quand on vend des armes à ces royaumes dont le kitsch serait d'opérette s'ils ne finançaient le salafisme et ses succursales, ça ne s'appellerait pas plutôt de la complicité, par hasard ?

 

<> Certains me reprochent d'être « islamophobe » et de juger que « l'islam est la plus conne des religions ». Allah fasse que jamais je ne professe cette houellebecquerie, vu les tombereaux de crétineries que toutes les religions présentent comme vérités révélées et qui ont de tout temps participé à l'abrutissement généralisé - raison pour laquelle, oui, je déteste les religions, et pas seulement l'islam (je croyais l'avoir dit et répété mille fois, mais il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre). Si l'islam n'est pas « la plus conne des religions », ce n'est pas intrinsèquement, par essence, mais parce que je ne vois pas l'intérêt d'établir une hiérarchie ; mais il se trouve (c'est pas ma faute, m'sieur !) qu'actuellement, c'est celle qui fout le plus de bordel sur une planète qui n'en a vraiment pas besoin. On peut refuser de l'admettre, mais comme le disait le regretté camarade Vladimir Illich Oulianov, « les faits sont têtus ».

Et puis, les musulmans (ou du moins les gens « de culture musulmane », pour employer un lieu commun bien pratique) qui, peu ou prou, défendent (avec plus de talent) les mêmes points de vue que moi, comme Boualem Sansal, comme Kamel Daoud, comme Ayaan Hirsi Ali, ou comme ce El Karoui que je cite plus haut, sont-ils eux aussi d'infâmes islamophobes juste préoccupés de « jeter de l'huile sur le feu » - comme je le fais, paraît-il ? Imaginons que ce soit une variété quelconque du christianisme qui sème dans le monde actuel le même bordel que le salafisme aujourd'hui (ce con de correcteur automatique veut me faire écrire… satanisme !!) : de quel côté seraient alors ceux qui jugent stigmatisante ma détestation de la foi mahométane et estiment qu'on déteste forcément les croyants si on déteste leur croyance ? Appelleraient-ils à ne pas désespérer sinon Billancourt, du moins la Vendée ou Saint-Nicolas-du-Chardonnet, pour ne pas « jeter de l'huile sur le feu »?

<> « Viva la muerte ! » (5) criaient les franquistes pendant la Guerre civile espagnole, tandis que les SS allemands arboraient fièrement leur Totenkopf (6). Et de Ben Laden à Mohamed Merah et aux assassins du vendredi 13, c'est la même rengaine qui revient : « Nous aimons la mort autant que vous aimez la vie. » Eh ! bien, crevez, charognes fascistes, on ne vous retient pas, et foutez-nous la paix !

<> Comment qualifier l'aveuglement et la lâcheté dont on a collectivement fait preuve depuis 20 ou 25 ans, en laissant non seulement l'islam, mais aussi et surtout l'islamisme, se répandre dans la vie sociale de tant de quartiers ? Le Monde du 30 octobre, donc avant les attentats de Paris, titrait : « Dix ans après les émeutes, l'islam irrigue la vie sociale des cités. La religion est devenue un support de mobilisation collective en banlieue. » Je préférais nettement, tant qu'à faire, quand c'était le PC qui jouait ce rôle... Horaires aménagés, salles de prière dans certaines entreprises, mixité bafouée dans certaines piscines, refus d'être soigné par un médecin de l'autre sexe, j'en passe et des meilleures : on a à peu près tout accepté, ou laissé faire, en détournant pudiquement le regard, sous prétexte de ne pas attiser les tensions, de ne pas stigmatiser les musulmans et de ne pas faire monter le Front national : belle réussite ! Aujourd'hui, on paie - et ce n'est pas fini - cette tolérance, voire cette complicité, que je ne peux expliquer, du moins en ce qui concerne la gôche (la droite, je m'en fous, je n'ai jamais rien attendu d'elle) que par la mauvaise conscience de l'ex-colonisateur et par la crasse bêtise de croire acheter ainsi la paix sociale. Ce que les Belges sont les premiers à reconnaître, à propos de Molenbeek et d'ailleurs – à l'instar de l'écrivain Pierre Mertens (7). Sans compter que cette attitude particulièrement stupide a, en quelque sorte, délégué à l'extrême droite, au FN, aux identitaires, à Riposte laïque, la « défense » (tu parles !) d'une laïcité dont ces salopards se contrefoutent. On sera proprement effaré le jour où on dressera le bilan de 25 ans de renoncements de la gôche, dans tous les domaines, à défendre ses principes.

 

<> Que dire de l'extraordinaire bêtise (à moins que ce ne soit conscient, auquel cas c'est encore bien plus grave) d'une certaine extrême gauche, qui ne répugne aucunement à s'allier - par exemple dans les manifs pro-palestiniennes - aux pires représentants autoproclamés de ces nouveaux « damnés de la terre » que seraient tous les musulmans, pourvu que lesdits représentants (à l'antisémitisme même pas discret) soient anti-américains et anti-israéliens ?

 

<> Entre 1992 et 1995, les « démocraties » ont laissé les musulmans de Bosnie se faire massacrer par les Serbes sans lever le petit doigt. Qui est venu alors « aider » les coreligionnaires bosniaques ? Et qui est resté sur place une fois la « paix » revenue, qui y a envoyé massivement imams et fric pour bâtir les mosquées les plus énormes et les plus prétentieusement moches des Balkans ? Et on feint de s'étonner aujourd'hui que, par rapport à sa population, ce tout petit pays, qui pratiquait jusqu'alors un islam light et tolérant, soit celui qui envoie les plus gros bataillons faire le djihad en Syrie ? Quelle hypocrisie ! Et plus à l'est, n'aurait-on pas laissé - ça ne nous regardait pas, hein ? - Eltsine, puis Poutine écrabouiller une rébellion tchétchène qui, au départ, se voulait surtout autonomiste ? Avec pour résultat prévisible, dans ce pays d'islam modéré, de livrer ladite rébellion aux pires extrémistes, qu'on retrouve aujourd'hui, en masse, dans le djihad moyen-oriental...

 

<> Bon, c'est bien gentil, tout ça, mais il y a plus grave dans la vie, hein ! Quand je pense à ces pauvres Valbuena et Benzema (auxquels le très respectable et responsable Monde n'en finit pas de consacrer des pages), à Platini, menacé d'une suspension à vie, ou à Tapie, « ruiné de chez ruiné », je me dis qu'on ne se rend pas toujours compte de la misère du monde...

 

Gérard Roy

 

  1. Dar Al-Islam, magazine de propagande francophone en ligne de l'EI, fin novembre.
  2.  Faut-il préciser que ça désigne, autant que celle de droite, celle de la gôche « raisonnable », type Obs, ou de l'extrême gauche ouvriériste, genre Politis  ?
  3. Comme Sophia Aram l'est du lundi matin, sur la même radio.
  4. Militant pacifiste américain, 1921-2013.
  5. « Vive la mort ! » Une invention de José Millàn-Astray, qui ne dédaignait pas non plus « À bas l'intelligence ! ».
  6. Tête de mort.
  7. Tribune dans Le Monde du 19 novembre : « La Belgique de Molenbeek : une bien longue servilité à l'intolérable ».

 

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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 12:56

Une contribution de Daniel Labeyrie

 

La ronde autour du monde

 

 

Si toutes les filles du monde voulaient se donner la main,

Tout autour de la mer elles pourraient faire une ronde.

 

 

Si tous les gars du monde voulaient bien être marins,

Ils feraient avec leurs barques un joli pont sur l'onde.

 

 

Alors on pourrait faire une ronde autour du monde,

Si tous les gens du monde voulaient se donner la main

 

 

Paul FORT

 

 

 

 

Il faut nous aimer sur terre

Il faut nous aimer vivants

 

 

Ne crois pas au cimetière

Il faut nous aimer avant

 

 

Ta poussière et ma poussière

Deviendront le gré des vents

 

 

Paul FORT

 

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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 13:38
25 novembre, le jour des arbres.

"Puisqu'il faut changer les choses

Aux arbres citoyens!

Il est grand temps qu'on propose

Un monde pour demain".

Ci-dessous, une contribution de Daniel Labeyrie

25 novembre, le jour des arbres.
25 novembre, le jour des arbres.
Le texte est extrait de "Rencontres déraisonnables", voir lien ci-dessous.

Le texte est extrait de "Rencontres déraisonnables", voir lien ci-dessous.

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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 10:24
Museau de lièvre

Une contribution de Daniel Labeyrie.

 

Ce n'est pas parce que je suis un vieux pommier que je donne de vieilles pommes . Félix LECLERC

 

Cette année, novembre se pare d'une infinie douceur et les grandes pluies semblent bien loin de nous. L'hiver, peut-être est-il en train d'affûter ses dagues pour nous monter de quoi il est capable.

Les ballets de feuilles mortes virevoltent avec la légèreté de jeunes ballerines et le rouge-gorge , plutôt discret, ne lance guère ses trilles un brin mélancoliques.

La cueillette des pommes est terminée depuis une quinzaine de jours;

les cageots s'amoncèlent dans le cellier : bien sûr, il faut veiller à jeter les nombreuses pommes pourries dans le tas de compost où zonzonnent des hordes de frelons ventripotents.

 

Allant et venant dans le verger avec une scie d'une autre temps pour élaguer ici et là quelques fruitiers, je me suis retrouvé nez à nez avec mon vieux pommier « museau de lièvre », un délaissé, caché derrière un épicéa envahissant et un prunier farouche.

Je dois dire que j'avais envisagé de supprimer cet arbre malingre âgé de plus de trente ans et dont le houppier ne faisait pas montre d'une très bonne santé. La récolte de pommes de cette antiquité étant quasi inexistante, je ne faisais guère preuve à son égard d'une grande bienveillance.

 

Jetant un œil distrait sur cet arbre, j'ai aperçu une pomme unique accrochée à l'une des plus hautes branches : ce fut une telle surprise qu'il s'est opéré en moins un grand changement . Pourquoi vouer aux gémonies un pommier peu productif, pourquoi détruire un arbre innocent ?

La pomme en question n'étant pas à portée de main, je suis monté sur une échelle pour cueillir délicatement le petit joyau suspendu sur une « maîtresse branche ».

J'ai procédé immédiatement à un élagage des branches gênantes des arbres voisins pour que mon rescapé puisse couler des saisons heureuses et jouir d'un meilleur ensoleillement.

 

La voici sous mes yeux comme un trésor posé précautionneusement sur le marbre de la commode de ma chambre : elle est de taille dérisoire, difforme, son calibre est hors norme. Sa couleur dominante est le vert avec une partie légèrement colorée d'un rouge discret.

Il ne reste plus qu'à attendre la maturation de ma chère pomme « museau de lièvre »: je suis même prêt à vous en offrir un quartier.

Daniel LABEYRIE

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24 octobre 2015 6 24 /10 /octobre /2015 17:14
Lettre des oiseaux aux élèves de CM2

Une contribution de Daniel Labeyrie.

 

 

Certes, le jour de votre visite, le temps n'était guère clément, la grisaille et la pluie n'ont pas facilité votre marche le long des chemins blancs de notre réserve naturelle. Nous avons vu les groupes passer les uns après les autres encadrés par des adultes patients et par un guide qui nous connaît parfaitement.

 

Nous allons prendre la parole les uns après les autres pour vous apporter quelques informations que vous avez peut-être oubliées pendant les deux semaines de vacances.

 

Nous les canards colverts vivons en couples ou en groupe. Nous sommes souvent occupés à parader pour charmer nos compagnes au fil de l'eau.

Nous pensons que vous avez remarqué notre cou coloré aux reflets de couleur verte ou bleue. Nos épouses ont un plumage brun plutôt discret pour passer inaperçues auprès des prédateurs qui nous veulent du mal.

Notre vie est paradisiaque: pas l'ombre d'un chasseur à l'horizon et la tranquillité absolue même s'il faut faire attention au renard qui aimerait bien se faire les dents dans notre chair fraîche.

 

Je m'appelle le tadorne de Belon, je suis un noble canard bigarré, assez solitaire mais la présence des colverts ne me gêne pas, nous nous supportons. Nous aimons cancaner entre nous quand nous sommes tranquilles.

 

Moi le héron cendré, je suis majestueux, je peux rester des heures perché sur un piquet, un bout de bois, un îlot, un monticule de terre. Je me régale. J'adore le poisson, les insectes et les petits invertébrés.

Lorsque vous m'avez vu, il tombait une grosse averse, vous, vous étiez à l 'abri mais moi j'ai supporté ces milliers de gouttes d'eau, j'ai simplement baissé la tête puis à la fin de la colère des nuages, j'ai pris mon envol pour vous montrer que je suis un monarque et que je ne ressemble pas à ces hordes de canards bavards.

 

Ne m'oubliez pas, je suis l'aigrette garzette, toute blanche, on m'appelle le héron blanc, j'aime passer l'hiver dans le sud-ouest; je suis plus discrète que le héron cendré qui n'arrête pas de frimer.

 

 

Je m'appelle la foulque macroule, c'est vrai, j'ai un nom à coucher dehors mais que voulez-vous, ce sont les ornithologues qui ont choisi ce nom qui n'est vraiment pas très poétique. Mon plumage est tout noir mais vous avez probablement remarqué mon bec blanc et une plaque blanche au-dessus de mon bec.

 

Je suis le chevalier arlequin mais vous n'avez pas fait attention à moi car vous préfériez admirer ce héron orgueilleux qui fait toujours le fier. En plus, il pleuvait des cordes au moment où vous passiez donc impossible de contempler mes pattes fines d'échassier.

 

Nous les cormorans vous ne nous avez même remarqués car nous sommes passés plusieurs fois au-dessus de votre tête au moment où vous regardiez ces horribles ragondins au pelage couvert de boue. Nous les détestons, ces gros rats à la queue immense qui enquiquinent tout le monde.

 

Nous les six cigognes blanches, nous sommes désolées de notre absence, nous avons envoyé un SMS pour nous excuser : nous sommes en voyage migratoire mais vous avez vu nos nids artificiels.

Revenez nous voir au printemps où nous serons occupées à couver puis à élever nos cigogneaux.

 

Nous les oiseaux d'eau, tenons à vous remercier ainsi que vos maître et maîtresses pour cette amicale visite entre deux averses et nous espérons qu'à l'avenir vous serez toujours aimables et respectueux à l'égard de tous nos congénères ailés.

 

 

Les oiseaux de la réserve naturelle du Teich

 

 

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19 septembre 2015 6 19 /09 /septembre /2015 19:22
Guy Béart, en voyage dans les étoiles

A ma maman qui l'aimait tant.

A Luc Romann, qui, de là où il est, sait pourquoi.

 

Une contribution de Daniel Labeyrie

 

 

 

Monsieur Béart, votre eau vive coule t-elle aujourd'hui dans une lointaine galaxie sur quelque planète où le meilleur des choses serait le bonheur, peut-être dans une maison tranquille comme il en existe aux abords de Chandernagor, de Suez ou de Pondichery ?

 

Ici ça chambarde, ça génocide, un véritable chahut-bahut et notre espérance peut paraître un peu folle par ces temps étranges où les couleurs ressemblent à des flots de larmes.

 

Oui, Monsieur Béart la vie vient, la vie va et même la vie s'en va, on ne sait pas très bien où mais elle s'envole comme la vôtre dans une rue de Garches.

Adieu vos notes de guitare, adieu votre voix, adieu le troubadour que l'on avait presque oublié, que la télé Attila avait sabré sans ménagement mais, nous le savons bien bien, un poète ne meurt jamais.

 

Dieu merci vos couplets ne sont pas près de quitter nos mémoires, on les entend toujours dans les salles de classe, dans les cours d'école, dans un couloir de métro, sur un vieux phonographe où tourne un disque grésillant, dans la voix d'un peintre sur son échafaudage, dans l'atelier d'un artiste

d'une maison de Lomagne, dans la cuisine d'une guitariste répétant avec patience ses gammes.

 

Quand viendra l'hiver, quand tombera la première neige, déposons une paire de vieux souliers et c'est alors que s'éveillera en nous un de vos refrains, il se pourrait que mêlées aux flocons de neige quelques larmes coulent sur nos visages.

 

 

 

 

 

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4 septembre 2015 5 04 /09 /septembre /2015 17:26
Chats d'Iran

Une contribution de Daniel Labeyrie

 

Toi le chat d'Eram

Tu n'es ni un shah d'Iran

Pas même un chat persan

Miaulant dans un jardin persan

 

 

Chat chagrin de Kashan

Perché en haut d'un bâtiment

Malmené par le vent

Te voilà miaulant en persan

 

 

Chat errant d'Hamadan

Aussi dépouillé qu'Oryân

Le Bâbâ qui se rit du temps

Une étoile au firmament

 

 

Chat tigré d'Isfahan

Toujours ronronnant

Sous le pont Chahrestan

Pour la joie des enfants

 

 

Où sont les chats persans

Disparus comme le shah d'Iran ?

Ne restent que des chats d'Iran

Dans les jardins persans

 

 

 

 

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5 août 2015 3 05 /08 /août /2015 10:28
Léa Vicens, tortionnaire de taureaux et de chevaux.

Léa Vicens, tortionnaire de taureaux et de chevaux.

       Une contribution d'Isabelle Nail-Arrouy                 

 

Je m’étonne encore, mais le devrais-je, d’entendre des arguments frileux dans la bouche de personnes qui ne vont pas à la corrida, sans vraiment la désavouer. Le sens de l’éthique ne paraît pas les avoir effleurées. Sans doute un mécanisme interne a-t-il bloqué des facultés à s’émouvoir pour la bête, à réfléchir à ce que fait l’homme avec ses piques et ses tranchants au prétexte d’un amusement, mieux, d’un art et d’une tradition. 

Si souvent entendues chez les gentils habitants de ma ville taurine les phrases du style : « Moi, je n’aime pas la corrida, mais, bon, ceux qui n’aiment pas ne sont pas obligés d’y aller, chacun est libre… », ou bien : « Qu’on l’interdise aux enfants, oui, c’est normal, mais les adultes font ce qu’ils veulent… », ou : « C’est aux parents de décider d’emmener ou pas leurs enfants… » Et, plus fallacieux : « Ici, il vaut mieux éviter de parler de la corrida… »

Ils sont nombreux à ne pas s’interroger sur la réalité de ce qui est nommé spectacle à l’intérieur de monuments romains antiques ou de leur copie moderne. L’enceinte des plus anciennes arènes résonne encore de la souffrance des gladiateurs et de celle de tous les condamnés à une mort atroce, dévorés par les fauves ou écrasés par un taureau furieux sans possibilité de se défendre. Le sang versé imprègne ces lieux de distraction des temps barbares où la vie humaine et animale ne comptait pas, où la cruauté saisissait les hommes comme une maladie contagieuse. Il était dans les mœurs de tromper l’ennui en regardant combattre et mourir, d’applaudir le héros brave et la belle mort du vaincu. Sénèque s’en est ému jusqu’à exprimer son dégoût dans une lettre à Lucilius (cité dans mon livre Ni art ni culture) !

10295680_4947640826454_385710679849925591_nAujourd’hui, au XXIe siècle, nous assistons à la même hystérie collective, au désir de mort porté par la foule des spectateurs, à la satisfaction devant le sang bien versé et l’habit souillé du héros brandissant ses trophées. À côté des débordements hérités des croyances et modèles familiaux et des us et coutumes de certains groupes humains, le laxisme des autres évoque la soumission à l’autorité, l’interdiction de ressentir et d’exprimer des émotions, l’impossibilité d’être soi, l’imitation d’un modèle intrafamilial de non-respect de l’animal ou de l’indifférence à son égard, comportement appris dans l’enfance en l’absence de modèle contraire, comme je l’ai déjà expliqué. D’autre part, la maltraitance subie dans l’enfance donne (en l’absence d’un témoin secourable) des comportements barbares de vengeance envers l’animal ou envers les humains et souvent commence par l’un pour finir par l’autre. L’attitude qui consiste à ne pas prendre position contre les sévices infligés aux taureaux et le sacrifice de nombreux chevaux au nom d’une pseudo-tolérance relève de l’inconscience totale, du manque d’empathie, de l’incapacité à penser ou de la difficulté à s’affirmer, le tout résultant du vécu au sein de la famille enracinée dans son histoire.

La soumission à l’autorité d’un maire et de son équipe qui interdit par arrêté toute expression de l’indignation naturelle devant la barbarie prend racine dans l’éducation à type de pédagogie noire (terme de la psychanalyste, philosophe et sociologue Alice Miller) au nom de laquelle, pour le bien de l’enfant, l’expression de soi lui est interdite et la soumission exigée, explicitement ou de façon dissimulée. Cette attitude se retrouve chez certains élus, particulièrement chez ceux qui préconisent, en nos villes taurines, de ne pas parler de la corrida (par crainte de la réaction de la figure d’autorité et en fidélité inconsciente à un pouvoir bien plus ancien). Elle se retrouve également chez ceux qui ne s’expriment pas sur le sujet et votent les subventions (allant à l’encontre de leur personnalité profonde encore tapie dans l’ombre) pour ne pas déplaire, faisant semblant de croire, avec le chef, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Le parler franc, l’attitude claire et saine, éthique, la conscience morale de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas (Jung) imposent de s’indigner et de s’opposer à toute forme de traitement cruel envers l’animal, particulièrement dans nos régions du Sud, où la barbarie se donne en spectacle et se prétend un art et une tradition à transmettre aux enfants. Les écoles taurines bouclent la boucle de l’infamie en pratiquant la pédagogie noire, qui consiste à enseigner aux enfants (en les mettant en danger) comment torturer et mettre à mort de jeunes animaux. Décidément, non, nous ne pouvons pas nous taire et nous contenter d’admettre qu’on puisse aimer ou pas la corrida.
Isabelle Nail
Analyste jungienne et écrivaine
Auteure de Ni art ni culture

 

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18 juin 2015 4 18 /06 /juin /2015 11:37
Le peintre et la rose

Une contribution de Daniel Labeyrie.

 

 

Ce que tu donnes devient une rose

Proverbe persan

 

 

Perché sur son échelle, le peintre recouvrait l'auvent de la maison d'une bonne couche de peinture rouge basque. Quelques chansons s'échappaient de ses lèvres : des rengaines serinées par la radio depuis fort longtemps qui lui revenaient en mémoire

L'homme accomplissait sa besogne avec application, concentration, comme il le faisait depuis plusieurs dizaines d'années pour un salaire fort modeste.

 

Tout près de la terrasse, à quelques mètres seulement de l'artisan, les roses jaunes célébraient bellement le mois de mai, pétales ouverts au soleil et parfum d'une exquise délicatesse. On aurait dit que ces fleurs si fragiles voulaient une reconnaissance humaine vu que le jardinier du lieu souvent en partance avait tendance à ne pas venir les saluer.

 

A quelques centimètres de la toiture, montait le parfum en ondes invisibles pour aller taquiner les narines de l'homme qui en oubliait les odeurs pénétrantes et peu agréables de la peinture industrielle.

 

L'homme se retourna, quitta son ouvrage descendit précautionneusement de son échelle pour aller se pencher sur la plus belle des roses qui lui offrit le meilleur d'elle -même.

Sur le merisier voisin, la fauvette à tête noire entonna son chant sonore et la brise fraîche faisait danser le feuillage.

Il y eut comme un moment de grâce entre la fleur et l'homme, un échange intime et subtilqui ressemblait au bonheur.

 

Lorsque le chantier se termina, la rose fut prise d'un sentiment de mélancolie: elle était maintenant délaissée : son jardinier daignera t-il venir lui rendre visite avant qu'une saute de vent n'éparpille ses pétales fripés ?

 

Le peintre reviendra dans ce jardin sauvage pour prélever une bouture du rosier jaune sur laquelle il veillera religieusement pour qu'un jour de printemps il puisse se pencher au petit matin sur une rose de mai chère à son cœur.

 

 

 

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 10:00
&quot;Vienne le temps des âmes incendiées&quot;

Vienne le temps des âmes incendiées

Un texte de Pacôme Thiellement.

 

On dit parfois que la politique consiste dans la distinction entre l’ami et l’ennemi. On dit aussi que l’Autre est la figure de notre question ; qu’il est « notre » question parce qu’il est celui qui nous remet en question ou qui nous pousse à mettre en équation des principes qui, sinon, nous resteraient inaperçus. Mais cette question ne se pose jamais qu’imparfaitement ; cette question ne se pose qu’incomplètement. Dans le carnaval de l’être, l’autre et le même brouillent leurs identités à la première occasion. Ils échangent leur masque dès qu’on a le dos tourné. Au fond, même le plus ignoble des suprématistes racistes sait que l’Eskimo le plus éloigné de lui-même est capable de comprendre sa logique. Et même le plus parachevé des universalistes admet que son voisin de palier n’est pas fichu de saisir ses intentions. Au fond, il n’y a qu’un seul Autre qui soit vraiment Autre, et c’est celui ou celle dont l’existence nous fout en l’air. C’est celui ou celle dont la réalité nous bousille. Il n’y a qu’un seul Autre, c’est celui ou celle qui nous submerge, nous blesse, nous anéantit, nous réduit en miettes. Face à elle ou lui, nous nous retrouvons à parler comme Job dans son fumier :

Mais si je vais à l’orient, il n’y est pas ;
Si je vais à l’occident, je ne le trouve pas ;
Est-il occupé au nord, je ne puis le voir ;
Se cache-t-il au midi, je ne puis le découvrir.
Ce que son âme désire, il l’exécute.
Il accomplira donc ses desseins à mon égard,
Et il en concevra bien d’autres encore.
Voilà pourquoi sa présence m’épouvante ;
Quand j’y pense, j’ai peur de lui.

Cet autre, c’est celui qui a la clé de notre mort et qui se tient devant le seuil qui nous sépare de notre vie. Cet autre, c’est tout ce qui nous sépare ; c’est tout ce qui fait de nous un laissé pour compte, un abandonné, un exilé. C’est notre amour, notre assassin, notre double, notre ogre. Cet autre, c’est celui ou celle dont la force nous déconcerte, dont la faiblesse nous épouvante. C’est celui ou celle dont l’étrangeté nous remplit de haine et de désir. Cet autre, même si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, et surtout si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, c’est la divinité. C’est le visage de la divinité tourné un instant vers nous, portant le masque de notre persécuteur.

Parce qu’il n’y a qu’une seule rencontre véritable de l’autre, c’est de tomber amoureux, et c’est pourtant la chose qui nous sépare le plus. Parce qu’on a goûté à deux la fusion unitive de l’érotique sacré, parce qu’on a vécu un instant la nostalgie de l’âge d’or, tout chez l’autre nous rend possiblement fou : ses absences, ses présences, ses silences, ses signes. Alors on revit, à la vitesse de l’éclair, la chute dans le Temps. On a retrouvé un bref moment l’Eden prénatal et on est violemment retombé dans l’Age de Fer. Viens, étoile absinthe. On a retrouvé les jours qui passent et leur horreur. Déjà la chute de la fusion érotique aux affaires du jour avait entraîné la colère, la haine, les jalousies maladives, les disputes incessantes. Si la passion amoureuse ne se soldait pas dans le double détournement, on chuterait encore et on deviendrait un couple ou quelque chose de ce genre. De guerrier on deviendrait commerçant. On commencerait à s’organiser ensemble, à faire nos comptes et à régler nos factures. Avant la dernière étape, la plus laide : celle des vieux partenaires domestiques d’où tout feu est éteint mais que rien ne peut séparer. Il ne leur manque que le boulet aux pieds pour ressembler aux pénitents auxquels leur résignation nous fait toujours penser.

Lorsque notre grand amour nous quitte, c’est le plus beau cadeau qu’il puisse nous faire. Inconsciemment, il n’a pas supporté l’idée de voir le sacré se transformer en profane. Il a préféré la mort à la quotidienneté, la violence à l’ennui. La séparation est alors une blessure si béante que nous avons l’impression d’être troué ; l’impression d’avoir, à la place du cœur, une plaie : cette plaie seule apte à laisser filtrer la lumière. Ce n’est pas lui ou elle qui nous a quitté, c’est la divinité qui s’est retirée d’eux. Ce n’est pas l’amour de notre vie qui est devenu un étranger, c’est l’ange de lumière qui a quitté son corps et a regagné l’un des cieux de son âme.

L’amour n’est pas chose humaine. L’amour est la stratégie des dieux pour nous rappeler que la réalité n’est pas profane et que la vie n’est pas quotidienne. On devrait s’en moquer – que l’amour entre nous et l’autre s’arrête un jour. Ce qui devrait compter, c’est la pureté du sentiment amoureux initial, qu’il faut ensuite réussir à transférer dans nos actions de tous les jours. C’est la pureté de l’instant initial de l’amour qu’il ne faut cesser de fondre dans la matière du Temps – et chaque affaire que nous traitons doit être éclairée par la même ferveur que celle de la fusion érotique. C’est peut-être ça la sainteté : cet état où chaque geste que nous produisons est une lettre d’amour, où chaque rencontre est un transport, et chaque sourire une adresse à la divinité dont on voit la flamme brûler dans l’âme de l’autre. Comme disent les oracles chaldéens : « Espérance au contenu de feu sera ta nourriture. » Vienne le temps des âmes incendiées.

 

L'auteur :  Né en 1975, il a écrit des essais traitant de pop culture et de gnose - par exemple Pop Yoga (éd. Sonatine, 2014).

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