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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 10:00
"Vienne le temps des âmes incendiées"

Vienne le temps des âmes incendiées

Un texte de Pacôme Thiellement.

 

On dit parfois que la politique consiste dans la distinction entre l’ami et l’ennemi. On dit aussi que l’Autre est la figure de notre question ; qu’il est « notre » question parce qu’il est celui qui nous remet en question ou qui nous pousse à mettre en équation des principes qui, sinon, nous resteraient inaperçus. Mais cette question ne se pose jamais qu’imparfaitement ; cette question ne se pose qu’incomplètement. Dans le carnaval de l’être, l’autre et le même brouillent leurs identités à la première occasion. Ils échangent leur masque dès qu’on a le dos tourné. Au fond, même le plus ignoble des suprématistes racistes sait que l’Eskimo le plus éloigné de lui-même est capable de comprendre sa logique. Et même le plus parachevé des universalistes admet que son voisin de palier n’est pas fichu de saisir ses intentions. Au fond, il n’y a qu’un seul Autre qui soit vraiment Autre, et c’est celui ou celle dont l’existence nous fout en l’air. C’est celui ou celle dont la réalité nous bousille. Il n’y a qu’un seul Autre, c’est celui ou celle qui nous submerge, nous blesse, nous anéantit, nous réduit en miettes. Face à elle ou lui, nous nous retrouvons à parler comme Job dans son fumier :

Mais si je vais à l’orient, il n’y est pas ;
Si je vais à l’occident, je ne le trouve pas ;
Est-il occupé au nord, je ne puis le voir ;
Se cache-t-il au midi, je ne puis le découvrir.
Ce que son âme désire, il l’exécute.
Il accomplira donc ses desseins à mon égard,
Et il en concevra bien d’autres encore.
Voilà pourquoi sa présence m’épouvante ;
Quand j’y pense, j’ai peur de lui.

Cet autre, c’est celui qui a la clé de notre mort et qui se tient devant le seuil qui nous sépare de notre vie. Cet autre, c’est tout ce qui nous sépare ; c’est tout ce qui fait de nous un laissé pour compte, un abandonné, un exilé. C’est notre amour, notre assassin, notre double, notre ogre. Cet autre, c’est celui ou celle dont la force nous déconcerte, dont la faiblesse nous épouvante. C’est celui ou celle dont l’étrangeté nous remplit de haine et de désir. Cet autre, même si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, et surtout si c’est le dernier des connards ou la pire des idiotes, c’est la divinité. C’est le visage de la divinité tourné un instant vers nous, portant le masque de notre persécuteur.

Parce qu’il n’y a qu’une seule rencontre véritable de l’autre, c’est de tomber amoureux, et c’est pourtant la chose qui nous sépare le plus. Parce qu’on a goûté à deux la fusion unitive de l’érotique sacré, parce qu’on a vécu un instant la nostalgie de l’âge d’or, tout chez l’autre nous rend possiblement fou : ses absences, ses présences, ses silences, ses signes. Alors on revit, à la vitesse de l’éclair, la chute dans le Temps. On a retrouvé un bref moment l’Eden prénatal et on est violemment retombé dans l’Age de Fer. Viens, étoile absinthe. On a retrouvé les jours qui passent et leur horreur. Déjà la chute de la fusion érotique aux affaires du jour avait entraîné la colère, la haine, les jalousies maladives, les disputes incessantes. Si la passion amoureuse ne se soldait pas dans le double détournement, on chuterait encore et on deviendrait un couple ou quelque chose de ce genre. De guerrier on deviendrait commerçant. On commencerait à s’organiser ensemble, à faire nos comptes et à régler nos factures. Avant la dernière étape, la plus laide : celle des vieux partenaires domestiques d’où tout feu est éteint mais que rien ne peut séparer. Il ne leur manque que le boulet aux pieds pour ressembler aux pénitents auxquels leur résignation nous fait toujours penser.

Lorsque notre grand amour nous quitte, c’est le plus beau cadeau qu’il puisse nous faire. Inconsciemment, il n’a pas supporté l’idée de voir le sacré se transformer en profane. Il a préféré la mort à la quotidienneté, la violence à l’ennui. La séparation est alors une blessure si béante que nous avons l’impression d’être troué ; l’impression d’avoir, à la place du cœur, une plaie : cette plaie seule apte à laisser filtrer la lumière. Ce n’est pas lui ou elle qui nous a quitté, c’est la divinité qui s’est retirée d’eux. Ce n’est pas l’amour de notre vie qui est devenu un étranger, c’est l’ange de lumière qui a quitté son corps et a regagné l’un des cieux de son âme.

L’amour n’est pas chose humaine. L’amour est la stratégie des dieux pour nous rappeler que la réalité n’est pas profane et que la vie n’est pas quotidienne. On devrait s’en moquer – que l’amour entre nous et l’autre s’arrête un jour. Ce qui devrait compter, c’est la pureté du sentiment amoureux initial, qu’il faut ensuite réussir à transférer dans nos actions de tous les jours. C’est la pureté de l’instant initial de l’amour qu’il ne faut cesser de fondre dans la matière du Temps – et chaque affaire que nous traitons doit être éclairée par la même ferveur que celle de la fusion érotique. C’est peut-être ça la sainteté : cet état où chaque geste que nous produisons est une lettre d’amour, où chaque rencontre est un transport, et chaque sourire une adresse à la divinité dont on voit la flamme brûler dans l’âme de l’autre. Comme disent les oracles chaldéens : « Espérance au contenu de feu sera ta nourriture. » Vienne le temps des âmes incendiées.

 

L'auteur :  Né en 1975, il a écrit des essais traitant de pop culture et de gnose - par exemple Pop Yoga (éd. Sonatine, 2014).

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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 10:00
Aux arènes de Bayonne. Photo EITB.

Aux arènes de Bayonne. Photo EITB.

D'après un texte de H. Coeuillet

 

 

"Le regard de l’autre, c’est le regard de l’animal dans la souffrance imposée par l’homme. En 1976, notre code rural en son article L-214, reconnait certains animaux doués de sensibilité moyennant quoi il ne faut pas attenter à leur intégrité par des traitements qui ne seraient pas justifiés par la sauvegarde de notre existence. ? Simple discours philosophique d’une vérité qui dépasse le bon sens ?

 

 Allez voir les réactions quasi violentes des laboratoires pharmaceutiques et de la FNSEA soutenue par le ministère de l’agriculture pour ce qui concerne l’expérimentation  médicale et les conditions d’élevage en batterie et d’abattage pour comprendre.

 Au moyen-Age, les animaux avaient un statut égal à celui des humains, il suffit de lire les minutes des tribunaux pour constater qu’ils étaient traduits à notre égal devant nos tribunaux en cas de délit. Juste retour des choses.

 

Le regard de l’autre, c’est le regard de l’assassin en puissance qui s’exerce sur l’animal parce qu’on lui a religieusement dit qu’il pouvait trouver sa dignité dans l’extase intérieure le privant de toute conscience raisonnée. 

A choisir, je préfère encore le cirque romain à la corrida. La corrida est une supercherie théâtralisée que la chevalerie mépriserait. Il n’y a aucune noblesse dans un combat où l’un des adversaires est privé, bien avant, de ses capacités physiques naturelles, avant et pendant, de ses capacités mentales par une préparation fondée sur la torture.

 C’est la pleine et libre conscience réciproque qui fait la noblesse du combat. Alors, encore une fois, le regard, jaloux et jouisseur, du touriste. Celui de l’observation irresponsable. Disparition du sujet au profit de l’objet. Dans la corrida, l’habit de lumière ne fait que cacher des petites mains serviles sans dignité... Dans l’antiquité, le taureau était le symbole de la beauté, il est devenu l’alibi de la monstruosité."

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 09:00
Photo:  http://forum.tontonvelo.com/viewtopic.php?f=2&t=6439

Photo: http://forum.tontonvelo.com/viewtopic.php?f=2&t=6439

Une contribution de Joseph Goyheneix

Traduit de l'Euskara (la langue basque) par P.Errekarte

 

On ne peut se fier à ce printemps-ci…..

Qui aurait dit après le bel après-midi d’avant-hier que se préparait le déluge d’hier soir ? En effet, hier soir vers 23 heures, j’étais en train de m’interroger sur ce que j’avais à écrire quand se sont fait entendre les grondements que vous avez certainement perçus vous-mêmes. Quel emportement, ce n’était pas un temps à rester dehors ! A 23h30, le téléphone sonne. C’était la fiancée de mon frère. A soixante kilomètres d’ici, angoissée et inquiète. Mon frère devait la rejoindre mais ayant pris du retard dans ses besognes et aussi en raison de temps peu clément, il était parti à 22 h 30. Et ce qui est bien compréhensible, pauvre fille, elle ne s’expliquait pas son retard.

-«  Comment, il est parti ! avec un temps pareil ! Oi ama, je pensais qu’il était resté chez lui !’

-«  Et bien oui, tardivement certes, mais il parti. Il n’est pas prêt à t’abandonner ainsi ».

-« Mon Dieu, je dois rester là à l’attendre rongée par l’inquiétude. Par ce temps épouvantable, il peut lui arriver n’importe quoi ! »

-« Ne t’inquiète pas, il ne doit pas être loin. Diable, il n’est pas à plaindre et il a une bonne voiture, il en a vu d’autres ! Une heure de route, assis dans son véhicule avec le chauffage et dès qu’il arrive, il n’a pas le temps d’attraper froid ! »

A vrai dire, je n’étais pas très apitoyé par la situation de mon frère. C’est alors que pour la consoler et lui écourter l’attente , je me mis à lui raconter une des histoires de l’oncle Ellande…..

La fiancée de l’oncle Ellande était d’Ezterenzubi et il est bien évident qu’il faisait le voyage de Lekumberri à Esterenzubi le plus souvent possible. Mais pas en voiture ! Le plus souvent en passant par la montagne à pied. Quelquefois à cheval ou à dos de mulet par le chemin le plus court ! L’autre voie, celle du détour, l’ « autoroute » des grandes occasions passait par Donibane Garazi. Mais il empruntait rarement cette route, seulement lorsqu’il pouvait disposer d’un vélo.

Il avait promis à Aña Mari qu’il ferait un tour en soirée la veille de leur mariage. Pourtant la journée serait chargée en détails à régler, mais c’était la dernière fois---

« Ce n’est pas la peine, mon bien aimé, demain tu seras fatigué et ton vélo est hors d’usage.

« Fatigué, moi, ehee ! Je demanderai le vélo à Frantxua ( voisin et ami). Pour cette dernière fois, il me le prêtera. Je viendrai, oui ! »

« Oui donc »---

Ayant prestement donné les soins nécessaires aux animaux de la ferme, il partit en fin de journée sur la bicyclette de Frantxua pour retrouver sa fiancée.

Pourtant le temps ne s’annonçait pas des meilleurs, plus mauvais que la veille en vérité. Depuis le pas de la porte, sa mère le regarda s’en aller, sans lui faire la moindre recommandation. Elle avait un fils costaud et la journée du lendemain conduirait à elle une charmante bru.

Allez-donc! Le mauvais temps ne plaisante guère : orage, pluie et vent. «  Boh ! Jusqu’à Donibane, c’est en descente et j’espère bien que ce déluge finira par se calmer. Nous ne sommes pas en décembre, quand-même ! » Dès son arrivée à Alzieta, il était trempé jusqu aux os. Qu’importe, enfonçant le béret jusqu’aux oreilles, il continuait à toute allure. Tout à coup, l’orage se mit à gronder. Ellande lui répondit par un irrintzina, avec en tête « Demain soir, je suis avec Aña Mari. » Arrivé sur la place d’Esterenzubi, le voilà obligé de descendre de vélo tant le vent contrariait son avancée. La bicyclette de Frantxoa avait beau être en excellent état, voici que son éclairage s’éteignit juste alors qu’il arrivait à Eiheralarre. « Bon, encore trois quarts d’heure à pied et je suis arrivé. Le temps va bien finir par s’adoucir ». Il n’empêche qu’il avait déjà passé plus du double du temps qu’il met d’habitude pour effectuer ce trajet. Enfin, bon, il était presque arrivé. Un peu plus tôt, il avait aperçu, là-bas sur l’autre versant, une toute petite lueur, sans doute la fenêtre de la cuisine en bas de la maison. Mais maintenant, au milieu des arbres, il ne la voyait plus et il lui fallait traverser la rivière. Là, attention, il lui fallait passer un pont minuscule dont la rambarde s’était effondrée. Conscient qu’une extrême attention et une vigilance à toute épreuve étaient de mise, il bloquait la bicyclette et tâtonnait tant qu’il pouvait afin d’explorer le pont. Mais tout à coup, sous l’effet d’une forte bourrasque, voilà la bicyclette à l’eau. Je ne rapporterai pas ici les mots de l’oncle Ellande, des jurons en Espagnol comme on peut se l’imaginer. Et déchiré, piqué par les buissons et les ronces, tombant et se relevant à plusieurs reprises, il réussit à atteindre la rivière et à agripper péniblement la bicyclette de Frantxua, hélas bien forcé de constater qu’il manquait une pédale à cette dernière. Non, il ne se remit pas à jurer en Espagnol, il s’abstint de pleurer, il est si fort, Oncle Ellande ! Multipliant les manœuvres , il dégage le vélo, le charge sur ses épaules, ajuste le béret et reprend son chemin. « Demain, je me marie »---

Ensuite, Oncle Ellande a omis de raconter quelques passages de cette histoire, en particulier celui de son arrivée chez Aña Mari où il se devait de soigner son langage, son Euskara devant être d’une pureté sans égale.

« Mon amour, maintenant, il va te falloir rentrer à travers les montagnes, le point du jour n’est pas loin et tu ne peux rester plus longtemps auprès de moi. Tu peux laisser ta bicyclette ici ».

« Comment, la bicyclette de Frantxua ? Non ? non et non ! Je prendrai le temps qu’il faudra et, comme si de rien n’était, je la lui rendrai. Tant pis, oublie tous ces tracas et laisse moi faire ! Nous avons la chance d’être ensemble maintenant, et puis demain »---

Trois heures s’étaient déroulées depuis cet échange. Ayant calculé le temps qu’il lui fallait pour arriver à Lekunberri avant l’aube, il s’en était allé par la montée, bicyclette sur le dos. Le temps s’était amélioré et Ellande avait oublié la fatigue de la veille et même toutes les fatigues antérieures. Arrivé au sommet de la montagne qui surplombe Lekunberri, il fut tout étonné de se rendre compte que ce n’était plus le vent qu’il entendait, mais sa voix car il chantait. Pourtant, il n’avait pas pour habitude de chanter. Et en descendant de Buruntza, il lui semblait qu’il était un grand chanteur. Effectivement, il en était un !

Lorsqu’il parvint enfin chez lui à l’aube, sa pauvre mère, déjà levée, l’avait vu arriver de loin chargé de la bicyclette. Elle l’avait accueilli un sourire bienveillant aux lèvres et une tasse à la main. « Tu es là, mon brave ! Prends ceci, tu en as bien besoin ». La tasse était à demi-pleine d’eau de vie.

Ce matin, aux alentours de huit heures, mon frère est rentré à la maison au volant de sa voiture. Il avait la mine de quelqu’un de bien reposé. Parfaitement rasé, peigné avec soin, il pouvait se mettre au travail. Il m’a expliqué que sa fiancée ne l’avait pas laissé repartir par ce mauvais temps. Certes !

Moi, je vois quelque chose de bien différent entre l’aventure de mon frère et celle de mon oncle. Oncle Ellande devait se donner bien de la peine pour se rendre chez sa fiancée et il n’avait guère la chance de pouvoir se reposer chez elle avant de prendre le chemin du retour. Mon frère, lui, n’a pas à faire de grands efforts pour se rendre chez sa fiancée, même si la distance qu’il a à parcourir est bien plus grande que celle qui séparait Oncle Ellande de la sienne. Et avant de rentrer chez lui, mon frère peut se reposer chez elle, ou avec elle.

Dès son entrée dans la maison, il a pris son café au lait. Je ne lui ai pas offert de liqueur.

 

 

 

 

Ce texte est paru en langue basque pour la première fois dans le numéro 6 de la revue Maiatz (deuxième trimestre 1984).

 

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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 16:34
Un milan royal recouvre la liberté.

Une contribution de Madame Steunou.

 

Je m'appelle "Miru gorri". Je suis un milan royal"milvus". Ce nom a été donné à mes ancêtres parce qu'ils étaient réservés à l'équipage royal au cours des parties de chasse. Je suis un oiseau très utile car je me nourris de cadavres de petits animaux, de poissons malades ou morts, de rongeurs, de reptiles, de batraciens et d'insectes.

Mon aire se situe au-dessus des collines qui dominent Uhart-Cize. Malheureusement, un beau soir d'Octobre, alors que je tournoyais dans le ciel, j'ai reçu des grenailles de plomb qui m'ont causé une profonde blessure. Je me suis réfugié au bord de la rivière, attendant une fin prochaine. Par bonheur, j'ai été recueilli par un homme très gentil qui m'a placé avec précaution dans une caisse. Il m'a transporté au Centre de soins Hegalaldia à Ustaritz où j'ai été soigné pour une fracture au tarse gauche. Je suis resté en volière pendant deux mois jusqu'à ce que je retrouve des forces.

Enfin, par une journée ensoleillée de fin décembre, réchauffée par un petit vent du sud, une quarantaine de personnes se sont réunies dans le jardin de mon bienfaiteur. C'est son petit-fils qui m'a tenu dans ses mains gantées pour que je prenne mon envol, guidée par les conseils de Laurence, soigneuse à Hegalaldia. Des applaudissements chaleureux et des cris de joie m'ont accompagné lorsque j'ai pris mon envol et retrouvé ma liberté.

Un grand merci à tous ceux qui ont pris soin de moi, à cet homme qui m'a ramassé gisant au bord de l'eau. Désormais, quand vous regarderez le ciel au-dessus d' Uhart-Cize, cherchez "Miru gorri", le milan royal.

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13 février 2015 5 13 /02 /février /2015 16:13
Complainte d'une femme sans nom

Une contribution de X

Je ne demande que le juste à mon père---

Complainte d’une femme sans nom

 

Le document que l’on présente est anonyme, sans titre et non daté. Il représente pour l’essentiel une déclaration rédigée à la première personne - Je ne demande que le juste - par un rédacteur qui l’a recueillie auprès d’un locuteur qu’on appellera : la déclarante. Le texte comporte en effet des expressions qui se rapportent à un personnage féminin, probablement célibataire - menez-moi cette fille – à tel endroit, mettez dehors votre fille -, qui désigne le narrateur. En revanche, on ignore l’identité du rédacteur (un clerc de notaire ?), s’il posait des questions ( qui n’apparaissent pas), si la déclarante s’exprimait devant lui en Basque, auquel cas le texte serait une traduction instantanée, ou dans un Français approximatif noté mot à mot, ce qui semble être le cas. La graphie soignée laisse supposer que c’est la copie d’un original pris au moment où la déclarante s’exprimait. Le texte a é été découvert dans les archives d’un notaire1 parmi des pièces datées de 1811. Le premier paragraphe, non reproduit ci-dessous, est une introduction à la déclaration proprement dite. Elle fournit trois éléments constitutifs de la situation de départ : la déclarante est assignée à comparaître devant le juge de paix du canton de Baigorry, par un appelant qui n’est autre que son père ; elle est sujette à avoir des tournements de tête ( vertiges) et des attaques de vapeurs qui pourraient la rendre incapable de répondre aux questions du juge, par conséquent il a été décidé de recueillir sa déclaration avant la comparution prévue, et de la coucher par écrit. Ce qu’on y apprend est suffisamment extraordinaire pour écarter l’idée que tout serait le fruit d’un esprit dérangé. On a corrigé l’orthographe et la ponctuation mais pas systématiquement, pour conserver au texte son style parlé.

 

« 1° Je ne crois pas avoir manqué à mon père en rien, ni avoir lâché de coups, ni perdu le respect.

« 2° Etant attaquée de vapeurs remontant à la tête, je restai malade pendant six mois. Mon frère m’avait enfermée dans une pièce de la maison et mise aux ceps2 pendant deux jours . Mon frère (moi) étant aux ceps, me fit la proposition : si je voulais lui céder mes prétentions, qu’il me dégagerait des ceps.

« 3°Je lui répondis que je n’en ferais rien, qu’il n’avait qu’à faire ce qu’il voulait de moi. Sur cela mon frère avait emporté les clefs de ma poche.

« 4° Mon frère qui avait pris un gros bois, cassa la barre de fer de la fenêtre où j’étais aux ceps, ; après il me dégagea des ceps et dit : tu n’as qu’à partir pour l’Espagne et tu n’as qu’à dire que tu t’es échappée toi-même. En me disant cela, il me prend de mon corps et me met à la fenêtre, où il me poussa par derrière, du dedans au dehors. Le sieur Bastera, de notre paroisse, d’accord avec mon frère, me prit sur son dos et me porta chez lui. Puis ledit Bastera me mit sur un mulet et me fit partir pour l’Espagne, accompagnée de lui-même et de la cadette Soladouania ; et on me laissa là-bas où je restai environ un an.

« A mon arrivée (retour) d’Espagne, j’ai demandé à mon père la portion de ma défunte mère, verbalement. Et comme mon père ne répond pas à ma demande, je lui envoie deux hommes ( témoins) pour lui dire qu’il me reconnaisse ma portion. Point de réponse. Je fus forcée de lui signifier une requête ; point de réponse. Sur cela, je m’étais transportée au tribunal de Saint-Palais pour prendre mes précautions. Donc, j’ai eu l’honneur de conférer avec Monsieur Delgue, Président. Ce dernier a eu la bonté de nommer deux hommes, l’un étant Curutchet, chirurgien d’Ascarat, et Oxalde jeune, ce dernier de Baigorry ; et moi deux autres, l’un, Gabriel, maire, et l’autre le cadet Narbaits , les deux de Baigorry. Cet accommodement devait finir à l’amiable. Cependant il n’avait pas eu lieu. Le sieur Oxalde ne s’est pas rendu pour le jour indiqué, et les autres oui.

« Le sieur Oxalde me donna espérance que ce partage aurait lieu, et de me paraître dimanche prochain chez lui. Je me rendis pour lui parler , mais mon dessein était d’entendre la messe avant tout œuvre. Avant que je fus entrée dans l’église le sieur Sarry me prit par les bras et m’amena chez le juge de paix de notre canton. Ce dernier me dit que mon père avait pris des informations contre moi, et me dit encore qu’ils ne peuvent pas me donner audience dans ce moment. Et il dit à Sarry : mène moi cette fille dans ta maison et enferme la dans une chambre à clefs, tu la ramèneras après-vêpres. Il me ramena comme ce fut ordonné, et après l’audience, le juge de paix donna ordre de me ramener dans la chambre de Sarry où je restais jusqu’au lendemain matin. Deux gendarmes se rendirent chez Sarry, on me prit et on m’amena à la maison d’arrêt de la ville de Saint-Palais.

« Une observation à faire à M. le juge : qu’il y a un certain Borda, commandant des employés, qui me dit à mon retour d’Espagne, où nous étions chez Quinto : vous ferez fort bien de vous accommoder avec votre père, frère et belle-sœur, (et) qu’on vous donne quelque peu de hardes pour votre ménage. Autrement je risque de mauvaises affaires avec mon père et mes parents. Ledit Borda m’a dit encore que mes parents pourront se procurer de faux témoins contre moi, qu’ils sont au nombre de quatre, moyennant dix écus. Moi je répondis que le bon Dieu me procurerait autres quatre plus justes. Je ne demande que le juste à mon père.

« Autre observation que je dois vous faire M. le juge : voici ce que le vicaire, maire de ma paroisse, a dit à mon père : prenez par le bras et mettez dehors votre fille. Moi que j’étais à toute extrémité, confessé dont je n’étais comment j’étais, le conseil du sieur vicaire était précisément quand j’étais si malade, qui est dans le second article.

« J’aurais encore une autre observation à faire : la nourrice d’Iriberry de ma paroisse m’a prévenue que les témoins qu’il (le juge) devait entendre contre moi, ils avaient bu et mangé ensemble dans la maison d’Iriberry de Baigorry. Il y en a quatre qui (se sont) entendus contre moi. De quatre, deux sont parents à ma belle-sœur. Donc je suis en état de prouver ce que j’ai avancé dans ce mémoire. »

 

Le texte s’interrompt ici. Etait-il juste que cette femme fut déshéritée ? Le chantage exercé sur elle par son frère n’était-il pas cruel ? Elle le pensait. Et cet exil en Espagne où elle vécut misérable sans doute, on ne sait comment, quoi de plus désolant ? La tristesse qui se dégage de ce document souligne l’âpreté des questions de succession en vallée de Baigorry, à cette époque de forte pression démographique.

 

                                                                                               X

 

                                                                                                                                           

 

1 ADPA III E 10 135, Michel Joseph Etcheverry, notaire à Baigorry.

2 Pièces de fer servant d’entrave pour les prisonniers.

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3 février 2015 2 03 /02 /février /2015 17:25
Photo Laurence Goyeneche. Merci Lolo.

Photo Laurence Goyeneche. Merci Lolo.

Une contribution de Daniel Labeyrie

 

 

Le héron de Guiche

 

 

aux petits écoliers de Guiche

 

 

 

Le héron de Guiche

N'est pas bien riche

Mais il s'en fiche

 

 

Tout seul dans les friches

Il n'a rien d'une godiche

Dans les marais de Guiche

 

 

Sans le moindre chichi

Il avale des pois chiches

Au nez des belles biches

 

 

Le héron de Guiche

A horreur de la quiche

Il préfère la mie de la miche

 

 

Notre ami le héron de Guiche

 

 

 

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21 janvier 2015 3 21 /01 /janvier /2015 09:00
Nostalgie

Une contribution de André Cazetien

Nostalgie
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4 janvier 2015 7 04 /01 /janvier /2015 11:00
Photo: http://www.deco.fr/jardin-jardinage/arbre-a-fruits/neflier/

Photo: http://www.deco.fr/jardin-jardinage/arbre-a-fruits/neflier/

Une contribution de Daniel Labeyrie

 

 

Des nèfles...des broutilles...

 

 

 

Décembre cette année-là rimait avec grisaille : le soleil ne parvenait pas à faire montre d'un moindre rayon. Des tas de feuilles amoncelés par les bourrasques quotidiennes faisaient des monticules arrondis sur lesquels quelques escargots téméraires donnaient de la corne pour se frayer un passage dans ce dédale scabreux en décomposition.

 

Le néflier qui poussait à l'ombre d'un platane s'était débarrassé de son maigre feuillage : ne demeurait sur les branches qu'une vingtaine de nèfles de petite taille. Comment cet arbre fruitier s'était-il installé là ? Mystère.

Délicatement cueillies une à une par un après-midi de décembre, elles furent déposées dans une assiette dans l'attente d'un lent mûrissement.

 

Ce fruit presque oublié n'encombre pas les étals: parfois en rencontre

t-on au hasard d'un marché de province.

 

Le néflier vient de loin, même de très loin, son origine serait le Caucase voire l'Arménie. Quand on parle de nèfle, le froid, la neige, les frimas nous viennent à l'esprit pour ce dernier fruit de l'année.

 

La nèfle n'a guère une bonne réputation, son goût sensiblement aigrelet décourage, rebute les palais délicats ; j'en connais qui recrachent avec dégoût ce fruit déprécié, oublié que l'on consomme pourri.

 

Au bout de quelques jours, les nèfles ont quitté peu à peu leur parure vaguement ocre pour habiller leur peau rugueuse de la couleur du froc des franciscains : elles étaient donc à point pour la dégustation.

 

Les cinq noyaux qui la composent tiennent une bonne place mais je ne vous dis pas la saveur de la chair qui agrémente ce fruit unique au monde ! Un véritable délice !

 

Au fil des jours la célébration de la nèfle était devenue un rituel face aux averses incessantes qui fouettaient sans vergogne le verger et la maison.

 

Une petite dernière prit son temps pour arriver à maturité voulant peut-être profiter un peu plus longuement du confort de la maison.

 

 

Solitaire, dérisoire, infime, au milieu de quelques pommes, elle se ratatina mais quand elle fut à point, mon Dieu, ce fut une apothéose lorsque sa chair se promena sur les parois de mon palais !

 

Soudain, un parfum d'enfance remonta, des saveurs, des parcelles d'un passé lointain ressurgirent comme par enchantement... Notre père menant boire ses vaches... Notre grand-père penché sur un carré de salades... La soupière fumante sur la table de la cuisine... Les lits glacé des nuits de grand froid...Des lambeaux de brume accrochés à la cime des platanes... La chevêche hululant sa complainte sur la cheminée...

 

Tout cela si loin et si proche dans le cœur de la dernière nèfle...

 

 

 

 

 

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6 décembre 2014 6 06 /12 /décembre /2014 14:56
Théodore MONOD

Une contribution de Daniel Labeyrie

 

Une bible, un cœur d'homme

Un petit gobelet d'aluminium

Alain SOUCHON

 

 

 

Explorateur des contrées arides, insoumis, prince des sables, fou du désert, mystique solaire, pèlerin de l'humanisme, seigneur des animaux, chrétien des chemins de traverse, chercheur éclectique, piéton émerveillé, écologiste sans drapeau, vous fûtes tout cela et bien plus encore.

 

Monsieur MONOD vous avez traversé de bout en bout un siècle de bruit et de fureur avec des pas d'oiseau sur les sables mouvants d'un monde qui n'en finit pas de crouler sous les coups de boutoir des humains sans conscience.

Vous avez marché... marché... marché... tenace, courageux suivant le sillage sablonneux des immensités désolées du Sahara. Les sens en éveil, votre humble silhouette peu à peu voûtée par le poids inexorable des ans vous avez cheminé... cheminé...

 

Vous l'honnête homme, vous saviez la fragilité éphémère de l'animal humain, vague et dérisoire poussière d'étoile perdue dans un coin de galaxie.

Toujours émerveillé, votre regard se posait sur le moindre fragment de roche, sur l'infime vestige d'une espèce inconnue. Vous avez tout noté sur votre calepin laminé par les nuits glaciales et les jours brûlants d'un désert revêche mais respecté.

 

La Bible ouverte sur les Béatitudes étalait vos espérances de l'homme fraternel dont vous attendiez l'avènement avec une patience infinie.

Cette météorite qui prenait plaisir à ne jamais vouloir se montrer n'était pour vous qu'une inaccessible étoile chevillée à vos rêves.

 

Hiroshima fut une écharde jamais guérie dans votre conscience éclairée mais jamais vous n'avez baissé pavillon .

La mort des oiseaux, les taureaux vaincus sous les « Olé », les enfants perdus, les sans-logis, les oiseaux déchirés par la mitraille vous les avez défendus avec dignité.

Monsieur MONOD, vous fûtes un petit brin d'étoile dans un ciel plombé, petit fétu d'espérance dans un siècle habillé de noir.

 

 

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27 novembre 2014 4 27 /11 /novembre /2014 10:24
Garou (pas l'chanteur!).

Une contribution d'Hervé Thiellement.

 

En ces temps de tueries autorisées (pour ne pas dire plus) par une sinistre de l'écologie ainsi que  de forfanteries barbares dont s'enorgueillissent les hordes des industriels de l'agriculture, pollueurs, tortionnaires d'animaux,  enlaidisseurs de paysages, déboiseurs, assécheurs, en un mot "nuisibles"---, un texte retrouvé qui garde son actualité.

Et un conseil : prenez le temps de regarder  la vidéo!

 

Garou (Henri Dromadaire, août 2000)

 

Problème dans les alpages, le loup est revenu

Et ce de son plein gré, pas grâce à je ne sais

Quel groupe d'écolos, d'ONG ou bien même

Quel parti tradition un peu vert sur les bords.

Et bien ça fout l'bordel, la panique et l'angoisse.

Non mais.. Rendez-vous compte ! Voilà le prédateur

Le comble du vilain, le Diable mangeur d'homme !

D' homme il n'en a mangé depuis des décennies,

Passons, c'est d'évidence, mais une grasse brebis…

Là-haut dans la montagne, comme de Seguin la chèvre

Il faut pas déconner, c'est correct à bouffer !

Et comme sur un plateau c'est servi avec choix

Quelques centaines de têtes avec même pas un chien

Pour garder le troupeau. Les bergers aujourd'hui

Ne vont pas s'emmerder sans pépés sans télé

Alors les moutons, ils se gardent bien tous seuls

Et le loup il emmerde ! Quoique les subventions…

Et un mouton mourru pour cause de morsure

Çà rapporte plus gros que tous les p'tits agneaux

Tombés dans les ravins ou d'une maladie.

 

Mais quand même ! Le loup ! Nom de Dieu ! Où on va ?

Où il est le progrès si ça existe encore

Des bêtes malfaisantes ? (vous m'direz : les moustiques…)

Bref faisons-le court, encore une avanie

De mémé Tradition et sa pov' connerie

De cousine et aïeule la Sœur Mythologie

Qui nous ont fatigués, et tous nos ascendants,

Avec ce chien sauvage pas plus méchant qu'un autre

Quoiqu'un peu plus malin à bien y regarder

Que Médor ou Milou ses cousins privoisés

(Oui bon c'est pas français, et alors ? on s'en fout!

Ca rime pas souvent que au moins ça xandrine !)

Alors comme d'habitude je me dis que bientôt

Et pourquoi pas tout d'suite? se posera la question :

Qu'est-ce qu'on en a à foutre du loup des Aravis ?

 

Et bien je vais vous l'dire, puisque vous insistez

Le loup me pose question car quand la lune est pleine

Je sens monter en moi du tréfonds de mon être

De mon cerveau ancien, de mes gènes peut-être

Des sensations étranges, des drôles de positions

Des attitudes bestiales, bien connues des ancêtres

Qui avaient de longtemps déjà diagnostiqué

Qu'il est parmi les hommes, et c'est pas de leur faute !

Des gars particuliers aptes à se transformer

Et à se retrouver la nuit quand il fait lune

D'une espèce différente

Et c'est le loup-garou

Celui-là par contre n'est pas comme l'animal

Dont il prend l'apparence

Celui-là est méchant, au moins sous vos critères

Et pourrait bien manger, mais après seulement,

Telle belle bergère, telle jolie Manon

Et du coup le bon peuple, bon et con à la fois

Dira que c'est le loup et qu'il faut le tuer

D'où ce trop long discours qui peine à en finir

Le loup-garou honnête, faute d'être fier de l'être,

Se doit, à tout le moins, de défendre le loup.

 

 

Henry Werewolf Ledrom

Gempf, lunaout 2000

Très belle vidéo qui explique comment la réintroduction des loups dans le parc de Yellowstone a modifié complètement l'éco-système et rétabli un cercle naturel vertueux.

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