Une contribution d'André Cazetien. Pour mémoire, André Cazetien est Maire Honoraire de la ville de Mourenx (64), romancier, essayiste, poète, militant des Verts Béarn, ami de l'Homme et de l'Ours.
Photo : Françoise Chambier.
Dans son réquisitoire au procès de René Marquèze, le tueur de l'Ourse Cannelle, dernière Ourse de souche pyrénéenne, le Procureur de la République a justifié sa demande de relaxe de par
l'état de nécessité de se défendre dans lequel se trouvait selon lui le chasseur. Il a déclaré vouloir rester strictement dans le domaine des faits et du droit et ne considérer que l'acte du tireur
face à l'animal
Qu'il me soit permis de dire qu'il faut, pour un juste jugement, aller plus au fond des choses. Au début de sa plaidoierie, Maître Jean-François Blanco a déclaré que René Marquèze n'était
évidemment pas le responsable de la presque disparition des Pyrénées de l'espèce ursine. J'ajoute qu'il est compréhensible que la population de son village d'Urdos soit venue lui témoigner sa
sympathie et sa solidarité. Il n'en reste pas moins vrai qu'il faut rechercher les causes profondes de l'acte commis par un chasseur et de sa présence avec ses amis armés à l'endroit où vivaient
l'ourse et son petit.
Depuis des siècles, l'Homme et l'Ours se disputaient le territoire de la montagne, encore que, à mon avis, l'Ours soit beaucoup plus pacifique que l'Homme. Par le fusil et le poison, ce dernier n'a
cessé de combattre une espèce qu'il considérait comme nuisible et difficilement acceptable. La loi de l'interdiction de la chasse de cet animal a été promulguée il y a tout juste un demi-siècle.
Mais cela n'a pas fait disparaître, dans le milieu montagnard, le sentiment d'opposition à cette présence. Les actes de malveillance n'ont pas cessé. Les inscriptions "Mort à l'Ours" "Non à l'Ours"
fleurissent encore - si l'on peut dire - dans nos vallées. Des pots de miel contenant des bris de verre ont récemment été placés dans nos forêts.
Il est vrai que ces actes extrêmistes sont le fait d'une minorité. Mais il faut bien constater que des dirigeants des Sociétés de chasse et d'un puissant syndicat agricole, des élus politiques à
tous les niveaux, font preuve à ce sujet de silences et d'un laxisme significatifs, quand ce ne sont pas des encouragements à contester l'utilité, la normalité de l'existence de l'Ours. Les
incidents violents dans le village d'Arbas en sont le témoignage.
Faut-il après cela s'étonner que des chasseurs montagnards se retrouvent en des lieux qui devraient rester protégés, pour mener des traques pouvant conduire à l'affolement et à la mort de tel ou
tel ours?
"Où sont les responsables? " a pu s'interroger à un moment le Procureur. Très bonne question.
La responsabilité de ce qui est arrivé à Urdos se trouve dans la grave sous-estimation de ce que j'appelle aussi, mais avec un sens tout différent, l' "Etat de nécessité". Pas celui dans
lequel René Marquèze affirme s'être trouvé, mais celui qui nous oblige à voir, et d'extrême urgence, les chemins suicidaires pris par l'espèce humaine.
Au mois de Novembre dernier, à Valence, en Espagne, le GIEC, organisme de recherche scientifique créé par l'ONU, et récent Prix Nobel, a publié une déclaration qui contenait l'avertissement
suivant:
"Du fait de l'activité humaine, des changements abrupts et irréversibles pourraient se produire au cours de ce siècle et rendre la planète méconnaissable."
Il y a un an, deux sénateurs de bords politiques opposés, au cours d'une journée d'audition publique au Sénat, ont parlé des menaces qui s'accumulent sur la planète, d'effondrement de la
biodiversité. Un professeur -chercheur de l'Ecole des Mines a ajouté "Si les écosystèmes ne sont pas assez robustes pour encaisser le choc climatique, nous ne le serons pas non plus".
La maintenance de l'espèce ursine dans les Pyrénées s'inscrit dans cet "état de nécessité" dans notre "maison qui brûle". Et c'est parce que des dirigeants politiques continuent de regarder
ailleurs que René Marquèze et d'autres chasseurs peuvent encore ne pas ressentir l'obligation morale de la maintenance de l'espèce ursine dans les Pyrénées.
La relaxe pure et simple de René Marquèze signifierait qu'il ne s'est rien passé d'anormal, ce jour là, au-dessus d'Urdos, et que les battues peuvent se poursuivre là où vit Cannelito, avec de
nouvelles inscriptions "Mort à l'Ours" sur les routes lors du prochain Tour de France cycliste.
Une sanction d'ordre moral et financier serait une condamnation, non pas de René Marquèze mais du climat créé et entretenu par des élus, des "responsables" pour qui l'impérieuse nécessité de
respect de la Vie est encore loin d'avoir force de loi. René Marquèze pourrait alors - je ne plaisante pas- prendre sa place dans l'histoire d'une lutte pour que notre "Terre Patrie" (titre
d'un livre d'Edgar Morin) reste vivante.