Pour cette contribution, Babel ne m'a pas proposé de titre.
J'espère que celui ci-dessus lui conviendra.
Tout se tient. C'est l'histoire du battement de l'aile du papillon.
La corrida est un rubis de sang taillé dans le cynisme le plus sauvage, posé aux doigts des mises à mort dans la grande arène terrienne... Regardez bien
à chaque toro lâché dans un village, à chaque banderille dans un dos, c'est le ballet de nos rages qui s'habille de traditions et de paillettes.
Le corps est donné à la sauvagerie
Suis generis en habits brodés :
« Hello darling, quelle bonne idée cet astrakan ! »
Un soldat vaut la guerre
Avez-vous déjà trouvé le pur reflet
Du cœur du problème ?
L’arène est ronde comme le monde : c’est notre monde en petit,
pour ceux qui veulent un monde avec mise à mort incorporée.
Et moi, là, quel monde suis-je à la sueur du bâtir ?
L’oikos, ma maison, mon etxe
Et sa logique : réduite à un fanion vert ?
C’est pas mon adresse
Je ni pas de drapeau ni rouge ni vert
Pas de muleta moirée
A agiter devant un ennemi
Même l’ennemi d’un soir :
Mes ennemis n’ont pas de grand soir…
Tous mes amis chantent au petit matin.
La corrida est ainsi faite pour dire en petit et en fanfares ce que nous faisons dans ce grand cercle terrien : mettre à mort avec un art raffiné du déguisement et de la mise en scène, pour ne pas
avouer nos goûts de voir la mort danser dans les yeux des autres.
À noter, quand les temps les permettent, les jeux ajoutent des humains aux joutes où la mise à mort est déjà prévue, sous presse en page des sports, ou bien dans le silence des raisons d’État... Ne
me parlez pas de ces fêtes, l'air en est trop funèbre... Toros à cocardes ou prisonniers à l’encan : le jazz est le même, la finale est dans la tombe.
Les lames pénètrent un animal aveuglé de soleil et de rage, et le sang coule… La lame « sans trêve ni repos, qu’on soit noir ou blanc de peau », (merci le taureau de Toulouse) entre tes dents,
entre tes os, et en petit c’est ta vie que tu mets en farine de morve et de pis, d’entrailles puantes sous les mouches au soleil… Oh le joli monde immonde !
Augustin, (au seuil du Ve siècle, quelle évolution !) voulant montrer qu’il avait changé, accompagna un jour un ami au cirque, certain de pouvoir contenir sa violence, ne serait-ce qu’en fermant
les yeux. Il raconte avec tristesse, dans es Confessions, comment attiré par les cris, aiguillonné par le souvenir des excitations passées, il a rouvert les yeux et hurlé avec les loups. Toute
notre prédation est mis en haut de l’affiche, exemple à suivre ! Et en haut de la plaine, en bas des tas de chaussures et de cheveux coupés, de femmes en burqâ, de moignons dressés vers le ciel, je
m’accorde, accorde, une corrida, exutoire : apotropaïque, pour être précis : c’est un mot savant, mais je lisais tandis qu’aux arènes, on mettait à mort.
Les épées tranchent les nerfs, affaiblissent la victime qui n’a plus aucune chance d’en sortir. Les missiles bombardent les infrastructures, un embargo étouffe l’économie, et l’ennemi déjà est
vaincu. Entre les murailles de Chine, les ghettos de Varsovie et les fornicula (oui, qui a donné forniqué) des arènes, j’entends meugler les foules plus que les toros : les grandes douleurs sont
muettes !
Qui m’a dit l‘autre jour la vieille expression « il pleut comme à Gravelotte ? » Le 18 août 1870, les obus y tombèrent tant, à Gravelotte en Moselle, que l’expression est née. À Verdun, durant 10
mois, 1000 hommes par jours sont morts. Alors encenser la mort, non merci : tout tient dans le panier de peau arraché de force aux victimes.
Gravelotte ? C’était il y a 137 ans, et peu s’en souviennent.
Dans chaque corrida, goutte à goutte, toro après toro, il finit par pleuvoir de la mort comme à Gravelotte, comme à Bagdad, à Verdun, le sang dégoutte de notre arène terrienne. J’aurais préféré
qu’il dégoûte...
Planter jusqu’à la mort un phallus de fer dans le symbole de la virilité, je n’en ai pas besoin.
babel - mercredi 22 août 2007. http://www.myspace.com/lebabel