de ce blogdisait la joie d'apprendre que des chasseurs avaient été déboutésde leur
plainte pour diffamation envers Gérard Charollois , Président de la "Convention Vie et Nature pour une Ecologie Radicale".
Que du bonheur! Est-ce pour cette raison que tout de suite, les commentaires se sont tournés vers le vin? Le premier à avoir réagi étant Franc-Comtois bon teint, il a vite été question des vins de
sa région. Et incorrigible, je n'ai pu m'empêcher de dire qu'en ce qui concerne la Franche-Comté, ma tendresse n'allait pas qu'à ses vins, mais aussi à ses écrivains, parmi lesquels Marcel Aymé,
Louis Pergaud ( Ah, "De Goupil à Margot", "La guerre des boutons"!) et Bernard Clavel, dont nombre de livres m'ont transportée, particulièrement "Le silence des armes", bouleversant.
Je vous fais grâce des méandres qui m'ont amenée à être en mesure aujourd'hui de partager avec vous le texte et le dessin ci-dessous.
Disons simplement que je remercie mon frère, Jurassien d'adoption comme je suis moi devenue Basquaise "par chance et aussi par vouloir" selon la belle expression de Gilles Servat, pour ces superbes
documents dont bien peu de personnes ont eu connaissance à ce jour.
Allocution de Monsieur Bernard CLAVEL après son intronisation
dans la Commanderie des Nobles Vins du Jura et Gruyère de Comté
le 10 Mai 1969 à GEVINGEY.
Ma conception personnelle du métier d'écrivain étonne souvent les universitaires. Ils accueillent mes propos avec un sourire narquois quand je leur dis que je suis un artisan, et que je
cherche à faire mon travail de façon à satisfaire mes lecteurs, exactement comme mon père s'appliquait à contenter ceux qui venaient acheter la pain qu'il avait passé sa nuit à pétrir et
à cuire. Certains sont même allés jusqu'à prétendre que je parlais ainsi dans le seul but de les faire bondir et pour le plaisir de me placer très loin de leur propre famille. Si j'avais à ce
point l'esprit de contradiction, me trouvant ce soir parmi des vignerons plus proches de ce qu'était mon père que de n'importe quel intellectuel, je m'efforcerais de donner de mon métier une
définition susceptible de placer le romancier, le reporter ou le conteur aux antipodes de l'univers réservé à ceux qui oeuvrent pour que sorte de leurs caves cette boisson qui fait naître la joie
au cœur de l'homme et qui est bien le seul sérum de vérité auquel nous serions disposés à nous soumettre.
Cette boisson, on l'a, une fois pour toutes, baptisée le vin, et tous ceux qui essaient eux-mêmes de la baptiser sans
lui changer son nom perdent le droit de s'appeler encore des vignerons.
N'est-ce pas la preuve que ces hommes qui partagent leur vie entre le soleil des coteaux et l' ombre des caves
exercent un art avec lequel on ne triche pas ?
Un art avec lequel on ne triche pas, mais il me semble que si cette définition s'applique parfaitement au métier de
vigneron, elle devrait tenter bien des écrivains et leur dicter, sinon un style d'écriture, à tout le moins une règle d'approche de leur métier.
Si cette règle me séduit, c'est sans doute que j'ai reçu, pour seul héritage, les mêmes biens que reçoivent les gens
de notre terre, c'est-à-dire quelque chose de solide, une chose qui n'est pas forcément palpable au sens où l'entendent ceux qui aiment par dessus tout à se pencher sur les lessiveuses depuis
qu'on a cessé d'y faire bouillir le linge pour y entasser des imprimés que les gouvernements successifs s'ingénient, avec une persévérance exemplaire, à dévaloriser. Cet héritage, j'en ai toujours
conservé quelques symboles que je place dans la pièce où je travaille. Il y a la serpe de mon père, il y a un rabot à pousser les moulures dont se servait le Père VINCENDON, ce vieil artisan
lédonien qui m'a appris à aimer le bois ; il y a la lampe pigeon de ma mère, et puis, entré chez moi voici quelques années seulement, un de ces petits tonnelets que les vignerons emportaient
à la vigne, et qui vient de la cave de Pierres GRELET, du LOUVEROT.
Le jour où Pierre m'a donné ce merveilleux objet, nous ne savions pas encore, ni lui ni moi, que ce serait précisément
dans sa cave que nous tournerions une partie de l'Espagnol.
Mais ce que je savais déjà depuis longtemps, c'est que, selon le mot d'Henri Pourrat, le tonneau témoigne du génie de
l'homme tout autant qu'une machine électronique. Ce tonneau, qui fait des Gaulois, peuple envahi, des hommes plus intelligents que les Romains, peuple envahisseur, n'est-il pas le plus bel
ambassadeur que l'un puisse rêver ?
Regardez le, beau, rond du ventre, mais pas trop ; exact de lignes et de formes, il a été fait uniquement de douelles
de bois posées côte à côte, et pourtant, il ne laisse pas fuir la moindre gouttelette du précieux liquide qu'on lui confie. N'avait-il pas du génie, l'artisan qui fabriqua le premier tonneau ?
Voilà un ambassadeur capable, pour peu qu'on le mette sur la bonne pente, de s'en aller tout seul, roulant sa bonde, porter
son message de bonne humeur et de paix vers les pays où nul soleil ne permet à la vigne de pousser.
Voila une grosse caisse toute ronde, qui s'en va par les chemins, portant dans ses flancs ce qui fait la plus
belle musique de la terre.
Depuis des années déjà, j'ai commencé d'écrire un texte à la gloire du tonneau. Rassurez-vous, je ne vous en imposerai
pas la lecture, mais je voulais vous dire deux mots de ces objets qui sont, pour moi l'un des biens les plus précieux parce qu'ils me rappellent à chaque instant que les vraies richesses nous
viennent tout droit de la terre, des bois, de ces bonnes grosses maisons bien assises sur un sol d'où monte une sève si généreuse qu'elle a fait de moi, comme de bien d'autres , un écrivain qui n'a
que faire d'une imagination puisqu'il a des sens. Regarder, écouter, sentir, palper et goûter tout ce que m'ont offert la terre et les hommes de mon pays me suffit amplement, je ne vois pas pour
quelle raison j'irais me torturer à inventer quoi que ce soit.
En quelque sorte, si l'on m'accusait de paresse, je n'aurais qu'à répondre : Mais adressez vos reproches à la terre
trop généreuse du Jura, si elle ne m'avait pas tant donné, je serais bien obligé de chercher.
Oh, je sais, vous allez me dire ; mais alors pourquoi l'avoir quittée? Je pourrais vous répondre qu'il arrive toujours
un moment où il faut s'écarter de la corne d'abondance, si l'on veut éviter d'être étouffé sous le flot de richesses qu'elle déverse sur vous, mais ce serait faux. Comme beaucoup, je suis parti à
un âge où l'on croit encore que les vraies richesses sont toujours par delà cette ligne qui fuit sans cesse devant vous et s'appelle toujours l'horizon. Certains font ainsi le tour du monde et
reviennent très vite au même point. Je n'ai pas fait le tour du monde mais si mon métier me retient parfois assez loin de mon pays, du moins m'a-t-il permis de découvrir très vite que si je n'avais
pas emporté un peu de notre terre du Revermont à la semelle de mes chaussures, je n'aurais jamais rien écrit qui vaille la peine d'être lu.
Et nous sommes nombreux, peintres, sculpteurs, musiciens ou écrivains, qui devons tout à notre enfance et au sol qui l'a
nourrie.
Si vous voulez découvrir ces gens là, ne cherchez pas trop dans les guides comme celui de la France Littéraire par
exemple. Vous y découvrirez que Marcel Aymé est un écrivain de l'Yonne ou de Monfort l'Amaury, mais surtout pas du Jura. N'ouvrez pas ce guide, vous bondiriez d'horreur à chacune des pages
consacrées à notre terre. Et si le je condamne, n'allez pas croire que c'est par dépit. Je sais bien que de tels ouvrages ne sont pas faits pour des écrivains dont on ignore si leur oeuvre a une
chance de leur survivre. Si j'en parle, ce n'est même pas pour défendre des auteurs que j'admire et qui n'ont pas besoin de telles paperasses pour être à leur place, c'est seulement parce que
j'aime notre terre, et que je souffre chaque fois qu'on lui vole quelque chose et que Madame Marguerite Henry-Rosier avait autant de qualités pour rédiger le Guide du Jura littéraire, que j'en ai
pour célébrer les mérites comparés de l'algèbre et de la trigonométrie, ce qui n'est pas peu dire.
Mais revenons aux vraies richesses.
Il y a dit-on, les grands buveurs de petits vins et les grands buveurs de grands vins. Moi, je suis un petit buveur,
mais je bois plus volontiers l'eau d'une bonne source qu'une sombre piquette.
C'est sans doute que l'eau des sources de chez nous a, en commun avec nos vins, une pureté qui m'est chère.
Savagnin, affirme-t-on, vient de sauvage, diantre que cette source là est donc faite pour me réjouir. Car, en un temps
où la civilisation s'appelle vin en boîte de fer ou de matière plastique, produits chimiques, cuisine en conserve, conditionnement et uniformisation de l'homme ; en un temps où la civilisation
s'appelle bombe atomique ou guerre du pétrole et de l'or, quel est l'homme de cœur qui ne sent pas monter en lui une irrésistible envie de retourner à ces temps que l'on dit sauvages, où des Colas
Breugnon de tous pays se battaient à grands coups de gueule pour savoir de quelle vigne venait le meilleur vin ?
Mais ici, la seule bataille qu'il faille encore livrer, c'est celle qui permettra au véritable Vin du Jura, de
triompher des produits qui doivent davantage à la chimie et à la publicité, c'est-à-dire au XXème siècle, qu'à la terre et à la tradition de nos vrais vignerons.
Ces vignerons, c'est mon père qui m'a appris à les connaître. Il les avait connus lui-même en allant, avec son cheval,
leur livrer du pain. Ayant cessé de pétrir, il avait gardé avec eux ces liens solides d'une amitié née de cet échange merveilleux du pain et du vin. Avec lui, chez ces gens là, j'ai fait mes
premières vendanges.
De Gevingey à Vernantois, le chemin n'est pas long, mais le soleil ne doit pas avoir les mêmes horaires, car nous pouvions,
chaque année, vendanger dans l'une puis dans l'autre commune.
L'un des vignerons s'appelait CARNET, l'autre MANGEIN. Tous deux portaient moustaches, tous deux avait de larges mains
râpeuses, tous deux avait le même amour des mêmes choses simples et pures.
Ces hommes, dont les noms et la silhouette sont en moi, liés à ces années de l'enfance dont Jean GUEHENNO dit qu'elles marquent la couleur de notre âme, ces hommes qui avaient l'âge de mon père,
s'ils vivent encore, n'ont plus que cinq années à patienter avant de fêter leur centième anniversaire. Cent ans, Mais il y a dans les caves du Revermont des vins qui ont dépassé cet âge et qui
n'ont rien perdu de cette immense richesse que leur a donnée le terroir. Cent ans, mais il y a des marcs du Jura qui ont trois fois cet âge et qui ne demandent qu'à continuer de vieillir pour la
joie de ceux qui viendront après nous.
Car c'est là que nous devons placer notre espoir. C'est dans nos forêts et nos vignes que se trouve la plus belle des
méthodes d'éducation. C'est à ce grand livre des simples où le vrai vin a sa place, que doivent s'instruire nos enfants, si nous ne voulons pas que le monde de demain soit peuplé d'insectes
bizarres, aux têtes énormes, bourrées de chiffres et de formules, et dont les estomacs n'accepterons plus que des matières chimiques prédigérées, des insectes qui auront cessé d'être sensibles à la
beauté.
Ce soir, nous avons la chance d'être nombreux à partager le vin de l'amitié. Pour ma part, je veux le boire en pensant à
ceux qui m'ont appris à l'aimer. Je veux le boire aussi en pensant au temps où, trop pauvre pour renouveler ma cave, je conservais une bouteille de vin jaune, une seule, qui venait de
Pannessières.
C'était le moment où j'écrivais l'Espagnol. Un soir, ayant terminé un chapitre où je parlais du vin jaune, le goût m'en vint si
fort à la bouche que je fis part à ma femme de mon désir d'ouvrir cette unique bouteille. Comme elle ne comprenait pas, je lui demandai de lire ce que je venais d'écrire. Ayant lu, elle descendit
elle-même chercher une bouteille. Je sais bien que ma femme, née dans une vigne au pied du Revermont, était une lectrice privilégiée. Les jeux étaient peut-être faussés, mais tout de même, ce soir
là, j'ai éprouvé une de mes grandes joies d'auteur.
Vous voyez, c'est au vin du Jura que je dois cette joie, je lui en dois bien d'autres, et il faudrait que j'écrive des milliers de
pages, si je voulais rendre à cette terre merveilleuse, une infime partie de ce qu'elle m'a donné.
Bernard Clavel
Note de la blogueuse : "L'Espagnol" est un roman de Bernard Clavel, remarquablement adapté à la télévision par Jean Prat en
1967.
Bon, je sais, depuis le pays basque c'est loin ...<br />
Mais un petit périple en Franche-Comté ce week-end pour "la percée du vin jaune", ce serait pas mal, non, Jenofa ?